À Abuja, le 21 mai 2026, le gouverneur de la Banque centrale Olayemi Cardoso a refermé la porte aux programmes d’intervention. Avec trente-trois banques recapitalisées et 4 650 milliards de nairas levés, son discours scelle une rupture qui engage le pari trillion dollar de Bola Tinubu.

Au quatrième étage du siège de la Banque centrale du Nigeria, sur Central Business District d’Abuja, le jeudi 21 mai 2026 vers neuf heures du matin, Olayemi Cardoso a ouvert l’atelier annuel du comité de politique monétaire par une phrase qui a fait taire les cadres dirigeants des trente-six banques commerciales du pays. « Nous ne reviendrons pas en arrière », a déclaré le gouverneur, balayant les appels insistants à réactiver les programmes d’intervention sectorielle qui ont défini l’ère Godwin Emefiele. Derrière l’estrade, les chiffres affichés racontaient autre chose qu’un simple bilan technique. Ils dessinaient la mue d’un système bancaire entré le 31 mars 2026 dans la dernière ligne droite de sa recapitalisation.

Le chantier ouvert en mars 2024 par Cardoso visait à doter les banques commerciales d’un coussin de fonds propres compatible avec l’ambition affichée par Bola Tinubu d’une économie de mille milliards de dollars à l’horizon 2030. Les seuils minimaux ont été portés à cinq cents milliards de nairas pour les banques internationales, deux cents milliards pour les nationales, cinquante milliards pour les régionales. Vingt-six mois plus tard, le verdict tombe dans l’enceinte du MPC : trente-trois banques sur trente-six ont satisfait aux exigences, et 4 650 milliards de nairas, soit près de trois milliards de dollars, ont été mobilisés sur les marchés primaires. Soixante-quatorze pour cent des souscriptions proviennent d’investisseurs domestiques, ce que le gouverneur présente comme la preuve d’une confiance retrouvée des épargnants nigérians dans leur propre système bancaire.

Le visage du paysage bancaire en sort transformé. Les cinq établissements systémiques, Access Bank, Zenith Bank, GTCO, UBA et First Bank, ont bouclé leurs émissions de droits dès le quatrième trimestre 2025 en captant l’essentiel des capitaux étrangers, soit près de 1 200 milliards de nairas à eux seuls. Les banques de second rang ont basculé vers des fusions défensives, à l’image du rapprochement entre Unity Bank et Providus Bank validé en mars par la Securities and Exchange Commission. Pour la première fois depuis la grande consolidation de Charles Soludo en 2005, le secteur sort d’une réforme prudentielle sans perdre un seul établissement par retrait de licence.

La portée du discours du 21 mai dépasse pourtant la satisfaction comptable. En refusant frontalement de rouvrir le robinet des prêts ciblés à l’agriculture, à l’industrie ou aux PME, Cardoso pose un acte politique. Sous Godwin Emefiele, ces programmes avaient gonflé le bilan de la Banque centrale au-delà de dix mille milliards de nairas et brouillé la frontière entre politique monétaire et politique budgétaire. La nouvelle équipe a mis vingt-huit mois à dégonfler cet héritage, à reconstituer les réserves de change autour de quarante milliards de dollars et à arrimer le naira à un régime de change unifié. Reconnaître aujourd’hui que la crédibilité reconquise tient à cette discipline, c’est refuser de la sacrifier à l’autel de l’urgence politique, à dix-huit mois d’une présidentielle de 2027 où Tinubu briguera un second mandat. Trois banques restent en retard, prises dans des contentieux que la CBN promet de laisser dérouler sans complaisance, mais sans précipiter de fermetures susceptibles d’ébranler la confiance des déposants.

Le test grandeur nature se joue déjà dans les filières productives. Au port d’Apapa à Lagos, les importateurs de blé attendent depuis février un assouplissement des marges sur les lettres de crédit que les nouvelles règles prudentielles ont durcies. À Aba, dans l’Abia State, le syndicat des manufacturiers de chaussures a chiffré à trente-cinq pour cent la baisse de production sur le premier trimestre, faute de financement court terme. Dans le couloir Kano-Kaduna, les coopératives céréalières ont vu les taux d’intérêt agricoles franchir le seuil de trente-six pour cent annuels, niveau jamais observé depuis 2009. À Port-Harcourt, les opérateurs pétroliers indépendants peinent à boucler leurs lignes de couverture, en attendant que la baisse du taux directeur, encore conditionnée à la décélération de l’inflation, se matérialise. Cardoso, qui maintient sa ligne, parie sur la patience d’un secteur productif qu’il avait promis, dès septembre dernier, de récompenser par une stabilité durable des prix. Le calendrier de cette récompense reste flou.

Le ciel n’est pas dégagé pour autant. La Banque mondiale a relevé sa prévision de croissance nigériane pour 2026 à 4,4 pour cent, contre 3,7 attendus en juin 2025, mais l’inflation reste collée au-dessus de vingt et un pour cent et le taux directeur, à vingt-sept pour cent depuis septembre, étrangle toujours le crédit aux entreprises. Les économistes de Lagos Business School rappellent que l’arrivée de capitaux frais dans les coffres bancaires ne se traduira en financement de l’économie réelle qu’à la condition d’une décrue effective des prix. Sans cela, le rempart bâti par Cardoso protège les banques sans irriguer la production. Les voix du Sénat qui réclament le retour de la CBN à un rôle développementaliste se sont fait entendre dès avril, portées par les députés du Nord-Ouest dont les électeurs subissent la flambée des prix alimentaires. Cardoso a choisi d’opposer une fin de non-recevoir publique, adossée au soutien explicite de Tinubu lors du conseil économique national d’avril. Cette ligne de partage entre une présidence qui assume l’orthodoxie et un Parlement tenté par les vieilles recettes définit la séquence économique du Nigeria à l’approche du scrutin. La bataille des banques recapitalisées n’est plus seulement prudentielle, elle devient le test grandeur nature d’une économie politique où la mémoire des interventions passées hante chaque décision technique. Reste à savoir si les déposants du delta, les artisans du Sud-Est et les paysans du Sahel y trouveront, au bout du compte, le crédit qui leur manque.