Le Caire déploie ses soldats en Somalie, surveille le barrage de la Renaissance et scrute le port de Berbera. Derrière ces mouvements, une obsession unique : empêcher l’Éthiopie de dominer à la fois les eaux du Nil et les rives de la mer Rouge. L’Égypte de Sissi joue sur deux fronts une partie vitale.

En février 2026, le président somalien Hassan Cheikh Mohamoud a assisté, à Mogadiscio, à la mise en formation d’un contingent égyptien destiné à la mission de l’Union africaine, l’AUSSOM. Environ 1 100 soldats, appuyés par des hélicoptères de combat Mi-24 et des avions légers de contre-insurrection, ont entamé leur déploiement. Officiellement, ils viennent épauler Mogadiscio contre les Chebab. Officieusement, leur présence vise une autre cible, qui ne porte pas le turban : l’Éthiopie voisine. Pour Le Caire, la Corne de l’Afrique est devenue le prolongement naturel de la bataille du Nil.

Tout part de l’eau. Depuis la mise en service du Grand barrage de la Renaissance éthiopien, le GERD, sur le Nil Bleu, l’Égypte vit dans l’angoisse d’une réduction de son approvisionnement. Le pays tire plus de 90 % de son eau douce du fleuve ; Le Caire considère le remplissage du barrage sans accord contraignant comme une menace existentielle, et accuse Addis-Abeba de violer le droit international. Le barrage, achevé et désormais pleinement opérationnel, fournit l’électricité dont l’Éthiopie a besoin pour s’industrialiser ; pour les pays d’aval, il fait planer la hantise d’un robinet contrôlé par autrui. La médiation relancée par Washington au début de 2026 n’a rien réglé sur le fond. Faute de pouvoir imposer sa loi sur le fleuve, l’Égypte a choisi de déplacer le rapport de force là où elle conserve l’avantage : la mer.

La Somalie est la pièce maîtresse de cette stratégie. Fin 2024, le protocole d’entente entre l’Éthiopie et le Somaliland, qui promettait à Addis-Abeba un accès maritime à Berbera en échange d’une reconnaissance de l’indépendance autoproclamée de Hargeisa, avait provoqué la fureur de Mogadiscio. L’Égypte s’y est engouffrée, offrant troupes et armes à un gouvernement somalien soucieux de barrer la route à l’ambition portuaire éthiopienne. Le calcul est élégant : en s’ancrant en Somalie, Le Caire prive Addis-Abeba du débouché maritime qu’elle convoite et place ses propres forces sur le flanc oriental de sa rivale. L’eau du Nil se défend désormais depuis l’océan Indien.

Mais le théâtre s’est élargi à toute la mer Rouge. Le port de Berbera, à quelque 250 kilomètres des côtes yéménites, surveille l’accès méridional du détroit de Bab el-Mandeb, par où transite près de 12 à 15 % du commerce maritime mondial. La reconnaissance du Somaliland par Israël, au début de 2026, a rebattu les cartes : Mogadiscio redoute la consolidation d’un axe reliant Addis-Abeba, Abou Dhabi, Hargeisa et Tel-Aviv, qui combinerait capital émirati, puissance terrestre éthiopienne et savoir-faire sécuritaire israélien. Pour l’Égypte, dont le canal de Suez dépend de la sécurité du détroit, laisser un tel bloc verrouiller la mer Rouge serait un désastre stratégique autant qu’économique.

Le Caire n’est pas seul à convoiter la Corne. La Turquie d’Erdogan y a pris une longueur d’avance, avec une base militaire à Mogadiscio inaugurée en 2017, un accord de défense maritime signé avec la Somalie en 2024 et des contrats d’exploration pétrolière au large des côtes somaliennes. Ankara a d’ailleurs joué les médiateurs entre Mogadiscio et Addis-Abeba à la fin de 2024. L’arrivée égyptienne ajoute donc un acteur à un théâtre déjà saturé, où Émirats arabes unis, Qatar, Arabie saoudite et puissances occidentales se disputent ports, bases et influence. La Corne de l’Afrique n’a jamais été aussi courue depuis la guerre froide.

L’Érythrée constitue l’autre pièce du dispositif. Brouillée avec Addis-Abeba depuis que cette dernière revendique ouvertement un accès souverain à la mer, notamment vers le port d’Assab perdu lors de l’indépendance érythréenne de 1993, Asmara s’est rapprochée du Caire. Égypte, Érythrée et Somalie ont multiplié les consultations tripartites en 2024 et 2025, esquissant une coalition d’encerclement. Pour Abiy Ahmed, qui a érigé la quête d’un débouché maritime en cause quasi nationale, voir ses deux voisins côtiers s’aligner sur son rival du nord constitue un revers stratégique de premier ordre.

Cette partie d’échecs n’est pas sans périls. Multiplier les déploiements bilatéraux dans une Somalie déjà fragmentée, où l’autorité de Mogadiscio sur le Puntland et le Jubaland reste contestée, c’est risquer d’ajouter une rivalité d’États à une guerre civile larvée. Les forces égyptiennes opérant près de zones disputées pourraient se trouver mêlées à des incidents qu’elles n’auront pas choisis. Quant à l’Éthiopie, elle ne restera pas spectatrice : Addis-Abeba dispose de relais, d’une diaspora et d’une profondeur militaire considérables dans la région. Le retrait progressif des anciens contingents de la mission africaine, faute de financement pérenne, ajoute à l’incertitude : nul ne sait qui tiendra réellement le terrain face aux Chebab dans les mois à venir. Le Caire mise sur la dissuasion ; il pourrait récolter l’escalade.

L’Afrique de l’Est devient le laboratoire d’une géopolitique où l’eau, les ports et les détroits comptent davantage que les frontières héritées de la colonisation. L’Égypte y a importé sa peur la plus ancienne, celle de mourir de soif par la faute d’un voisin, et l’a transformée en projection navale et militaire à des milliers de kilomètres du Nil. Reste à savoir si cette stratégie du verrou tiendra dans la durée. Endiguer une puissance de plus de cent vingt millions d’habitants par des alliances de circonstance avec des États fragiles est un art difficile. Le Caire l’a appris au bord du fleuve ; il l’apprendra peut-être, à ses dépens, au bord de la mer.