
De retour à Yaoundé le 20 août après un record de soixante-treize jours passés en Europe, Paul Biya a mis fin à des semaines de spéculations sur sa santé. Mais l’absence prolongée du chef de l’État camerounais laisse à nu la fragilité d’un pouvoir suspendu à un seul homme.
Par Éliane Moukoko
Il était un peu plus de vingt heures, le 20 août 2026, lorsque l’avion présidentiel s’est posé sur le tarmac de l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen. À la descente de la passerelle, Paul Biya, quatre-vingt-douze ans, a esquissé un geste de la main vers le parterre de ministres et de dignitaires venus saluer son retour. La télévision publique, la CRTV, a diffusé les images en boucle, prompte à transformer un atterrissage ordinaire en événement national. Car ce retour clôt une séquence inédite : soixante-treize jours d’absence hors du pays, depuis un départ pour la Suisse le 7 juin, présenté par la présidence comme une courte visite privée en Europe. Jamais, en quarante-quatre ans de règne, le chef de l’État camerounais n’avait disparu aussi longtemps de la scène publique.
Pendant ces onze semaines, le Cameroun a vécu au rythme des rumeurs. Sur les réseaux sociaux, la question de la santé du président a nourri toutes les hypothèses, faute de communication officielle vérifiable. Les démentis, rares et tardifs, ont moins convaincu qu’ils n’ont attisé les soupçons. À plusieurs reprises, des voix proches du pouvoir ont assuré que le chef de l’État se portait bien et travaillait depuis l’étranger ; d’autres, dans l’opposition, ont réclamé la preuve concrète d’une capacité effective à gouverner. Entre les deux, le silence de Yaoundé a fait le reste, laissant chacun projeter ses craintes ou ses espoirs sur un fauteuil présidentiel resté, des semaines durant, symboliquement vide.
Le cadre institutionnel n’aide pas à lever l’ambiguïté. La Constitution camerounaise prévoit certes qu’en cas de vacance de la présidence, constatée par le Conseil constitutionnel, l’intérim revient au président du Sénat, à charge d’organiser une élection dans un délai contraint. Mais aucune disposition ne règle l’entre-deux, cette zone grise où le chef de l’État, sans être empêché ni démissionnaire, cesse simplement d’être visible. Le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, a continué d’expédier les affaires courantes et de présider certains conseils, sans jamais pouvoir combler le vide symbolique laissé par l’absent. Dans un régime aussi personnalisé, où les grandes décisions remontent au palais d’Etoudi, l’invisibilité prolongée du sommet équivaut à une paralysie feutrée de la décision publique.
Cette suspension a un coût, moins spectaculaire mais bien réel. Dans les ministères, plusieurs dossiers sensibles attendent un arbitrage présidentiel qui, par tradition, ne se délègue pas. Les nominations aux postes stratégiques, les grands contrats d’infrastructures, les orientations budgétaires : autant de décisions qui, faute de signature venue du sommet, restent en suspens. Pour une économie déjà contrainte par le poids de la dette, la faiblesse des recettes hors pétrole et la pression sécuritaire dans les régions anglophones et à l’Extrême-Nord, ce ralentissement administratif entretient l’attentisme des bailleurs et des investisseurs. Les fonctionnaires, eux, avancent à couvert, prudents à l’idée d’engager l’État sans instruction claire, dans un pays où l’audace se paie parfois cher. La machine tourne, mais au ralenti, comme retenant son souffle. À Douala, capitale économique, les milieux d’affaires confient à demi-mot leur lassitude devant une incertitude qui décourage l’investissement de long terme.
Le contraste est saisissant avec le calendrier politique récent. En octobre 2025, Paul Biya avait été reconduit pour un huitième mandat, à l’issue d’un scrutin contesté par une partie de l’opposition, dont l’ancien ministre Issa Tchiroma Bakary, rallié au camp adverse. Moins d’un an après cette réélection, l’absence prolongée du vainqueur alimente le procès en gouvernance fantôme instruit par ses adversaires. Pour eux, la longue éclipse européenne illustre le coût d’un pouvoir qui n’a jamais organisé sa propre relève. La création, sur le papier, d’un poste de vice-président n’a rien changé : la fonction demeure vacante, et avec elle la question, lancinante, de l’après-Biya.
Car c’est bien la succession qui se joue en filigrane. Autour du chef de l’État, plusieurs cercles, familiaux, sécuritaires et politiques, se disputent l’accès et l’influence, chacun conscient que la fin d’un règne de plus de quatre décennies ouvrirait une recomposition brutale. Les responsables du parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais, avancent avec prudence, soucieux de ne pas paraître préparer l’après trop tôt. Tant qu’aucun dauphin n’est désigné, l’incertitude nourrit les calculs, fige les positions et alimente une guerre feutrée des ambitions. Le retour du président referme provisoirement cette parenthèse, mais ne l’efface pas. Chaque hospitalisation, chaque voyage prolongé rouvrira le même dossier, jamais soldé, et rappellera que la stabilité affichée du Cameroun repose sur un équilibre de plus en plus étroit, celui d’un pays qui a confondu la longévité d’un homme avec la solidité de ses institutions.
Reste que le retour du président, quelles qu’en soient les conditions médicales réelles, rebat les cartes à court terme. Il coupe court aux spéculations les plus alarmistes et redonne au camp présidentiel son argument favori, celui de la continuité. La CRTV a beau multiplier les plans du chef de l’État souriant aux Lionnes indomptables, championnes d’Afrique de football, l’image ne dissipe pas le fond du problème. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir comment un État peut durablement fonctionner lorsque sa continuité repose sur la présence physique d’un seul homme. En définitive, l’absence de Paul Biya n’aura pas seulement testé les nerfs des Camerounais ; elle aura exposé la vulnérabilité structurelle d’un régime qui a fait de la longévité son principal mode de gouvernement.















