
Le naira au plus haut depuis avril, l’inflation retombée à 15,43 % en juillet, des réserves records: le Nigeria de Bola Tinubu affiche une stabilisation. Mais l’inflation alimentaire s’envole encore, et l’écart entre les indicateurs et le pouvoir d’achat mine le récit officiel des réformes.
Par Tunde Adeyemi
Sur le papier, l’économie nigériane n’a pas envoyé de meilleurs signaux depuis longtemps. Le 17 août 2026, la Banque centrale du Nigeria cote le dollar à 1 349,54 nairas, un plus-haut depuis avril, tandis que l’écart avec le marché parallèle se resserre sous la barre des 2 %. L’inflation, elle, est retombée à 15,43 % en juillet, contre 15,91 % en juin, et les réserves de change atteignent 52,5 milliards de dollars, de quoi couvrir neuf mois d’importations. Pour le président Bola Tinubu, ces chiffres valident un récit de stabilisation après trois années de réformes douloureuses. Reste une question lancinante: pourquoi ce redressement macroéconomique ne se lit-il toujours pas dans l’assiette des Nigérians ?
Le tournant remonte à l’arrivée au pouvoir de Bola Tinubu, en 2023, et à deux décisions qui ont bousculé le pays: la suppression des subventions au carburant et la libéralisation du taux de change, qui a provoqué une dévaluation brutale du naira. Ce traitement de choc, salué par le Fonds monétaire international, a fait flamber les prix avant que l’inflation, longtemps installée au-dessus de 30 %, n’amorce sa décrue. La Banque centrale, dirigée par le gouverneur Olayemi Cardoso, a accompagné le mouvement par une politique monétaire volontairement stricte, maintenant son taux directeur à 26,5 % lors de sa 306e réunion des 20 et 21 juillet, le deuxième statu quo consécutif de l’année.
L’institution monétaire assume pleinement cette orthodoxie. Olayemi Cardoso a réaffirmé son attachement à un régime de change déterminé par le marché, estimant que le naira avait besoin de concurrence plutôt que de protection pour se stabiliser durablement. Le resserrement de l’écart entre le taux officiel et celui des bureaux de change, la reconstitution des réserves et le reflux de l’inflation sont présentés comme la preuve que la stratégie fonctionne. Après des années d’interventions coûteuses et de contrôles administratifs, la Banque centrale revendique un retour à la crédibilité et à la prévisibilité, deux monnaies rares dans l’histoire économique récente du pays.
Mais c’est au niveau des ménages que le récit se fissure. Derrière la moyenne rassurante, l’inflation alimentaire, poste central du budget des familles, a accéléré pour le sixième mois consécutif, à 20,31 % en juillet contre 17,52 % en juin. Autrement dit, pendant que les indicateurs financiers s’améliorent, le prix du riz, de l’huile ou des tomates continue de grimper, plus vite encore. Pour une population dont une large part vit sous le seuil de pauvreté, la distinction entre « aller moins mal » et « aller mieux » n’a rien d’abstrait: elle se mesure au nombre de repas quotidiens. Le décalage entre la statistique et le vécu nourrit un scepticisme tenace à l’égard des promesses officielles. Dans les marchés de Lagos, de Kano ou d’Ibadan, l’argument de la désinflation se heurte à une réalité simple: un panier alimentaire qui coûte, mois après mois, davantage de nairas. La baisse de l’inflation globale traduit surtout le ralentissement de la hausse des prix non alimentaires, un soulagement invisible pour qui consacre l’essentiel de ses revenus à se nourrir.
Les entreprises, elles, se heurtent à l’envers de la médaille monétaire. Un taux directeur maintenu à 26,5 % renchérit le crédit, étrangle les petites et moyennes entreprises et freine l’investissement productif, au moment même où le pays a besoin de créer des emplois pour absorber une démographie galopante. Les industriels dénoncent un coût du capital prohibitif, les importateurs composent avec un naira plus stable mais toujours affaibli, et le secteur informel, qui emploie l’immense majorité des actifs, reste largement à l’écart des bénéfices affichés. Un responsable cité par la presse économique résume le dilemme: la stabilité obtenue au prix de taux élevés risque d’étouffer la croissance qu’elle est censée préparer. La Banque centrale mise sur un cercle vertueux, où la désinflation finira par autoriser une baisse des taux et une reprise de l’investissement, mais ce pari suppose que le tissu productif survive à la période de vaches maigres qui le précède.
La dimension politique n’est jamais loin. À l’approche de la présidentielle de 2027, les réformes de Bola Tinubu deviennent un enjeu électoral majeur, entre une opposition qui dénonce le coût social de la thérapie et un pouvoir qui plaide la patience. La récente déroute du camp présidentiel lors d’un scrutin régional a rappelé la fragilité du capital politique du chef de l’État. La Banque centrale, qui a invoqué les tensions au Moyen-Orient et leurs effets sur les prix de l’énergie pour justifier sa prudence, doit préserver son indépendance dans un climat où la pression en faveur d’un assouplissement monétaire, propice à la relance, se fera plus forte à mesure qu’approche l’échéance électorale.
En définitive, la trajectoire nigériane n’est pas seulement une affaire de courbes et de points de base; elle redessine le rapport entre une élite réformatrice et une population sommée d’endurer. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir combien de temps un corps social peut soutenir une orthodoxie dont les bénéfices macroéconomiques tardent à se traduire en pouvoir d’achat. Le Nigeria, première économie et pays le plus peuplé du continent, joue là un test grandeur nature: celui de l’endurance sociale des réformes de marché en Afrique. Si le naira tient et si l’inflation alimentaire finit par plier, Tinubu pourra revendiquer un pari gagné. Dans le cas contraire, la stabilité des chiffres n’aura été qu’un répit avant l’orage.















