En s’imposant le 15 août avec plus de 511 000 voix sous la bannière du petit parti Accord, le gouverneur Ademola Adeleke a conservé l’État d’Osun face au parti au pouvoir. À dix-huit mois de la présidentielle, ce revers local nourrit les calculs de l’opposition contre Bola Tinubu.

Par Kwame Mensah

 

C’est un dimanche qui restera dans les annales politiques du sud-ouest nigérian. Le 16 août 2026, la Commission électorale nationale indépendante, l’INEC, a proclamé la réélection d’Ademola Adeleke à la tête de l’État d’Osun, au lendemain d’un scrutin observé bien au-delà de ses frontières. Le gouverneur sortant a réuni 511 067 voix, contre 444 815 à son rival Bola Oyebamiji, du Congrès des progressistes, l’APC au pouvoir à Abuja. Une marge de plus de 66 000 suffrages et dix-neuf des trente collectivités locales : le verdict est net.

La singularité de ce résultat tient à la bannière du vainqueur. Élu en 2022 sous les couleurs du Parti démocratique populaire, le PDP, Adeleke a rejoint le petit parti Accord pour cette élection, contournant les déchirements de sa formation d’origine. Le retour officiel du dépouillement a été prononcé par le professeur Joshua Ogunwole au centre de compilation d’Osogbo. Fait notable, le président Bola Tinubu a félicité le gagnant avant même la proclamation officielle, geste d’apaisement qui n’efface pas la portée de la défaite pour son camp.

Le mode de scrutin nigérian confère à ces élections d’État une portée particulière. Organisées hors du cycle présidentiel, elles offrent aux partis un baromètre grandeur nature de leur implantation et de l’humeur des électeurs. Dans l’Osun, la participation, la logistique de l’INEC et le déploiement massif des forces de sécurité ont été scrutés comme autant d’indices de la fiabilité du processus. Le vote s’est tenu sous haute surveillance, après une campagne marquée par des défections, des transhumances partisanes et des accusations réciproques de distribution d’argent, pratiques endémiques que les réformes successives peinent à endiguer.

Le vainqueur n’est pas un inconnu. Frère d’un sénateur influent et musicien à ses heures, Ademola Adeleke a bâti une popularité qui doit autant à ses pas de danse, devenus viraux sur les réseaux, qu’à une politique sociale volontariste dans l’éducation et l’emploi des jeunes. Ses détracteurs lui reprochent un style jugé fantasque et une gestion contestée ; ses partisans y voient un élu proche du peuple, capable de damer le pion à une machine partisane mieux dotée. Sa bascule vers le parti Accord, formation marginale devenue véhicule de sa réélection, illustre la plasticité des étiquettes dans une vie politique où l’homme prime souvent sur l’appareil.

Pour l’APC, le revers a valeur d’alerte. Le parti présidentiel avait mobilisé ses réseaux et ses moyens pour reconquérir un État qu’il convoitait, dans une région clé du sud-ouest yoruba, terre d’origine de Bola Tinubu. Son échec, dans un scrutin hors cycle qui sert traditionnellement de test grandeur nature, contredit le récit d’une machine électorale invincible. Il relance la question de l’usure du pouvoir, à l’heure où l’exécutif défend des réformes économiques douloureuses, de la fin des subventions au carburant à la libéralisation du change.

Sur le terrain, les électeurs d’Osun ont d’abord voté avec leur portefeuille. Dans un contexte d’inflation persistante et de pouvoir d’achat rogné, le sortant a capitalisé sur ses programmes sociaux et sur une image de proximité, quand la campagne nationale de rigueur alimentait le mécontentement. Le scrutin n’a pas été exempt de tensions : les forces de sécurité ont procédé à des centaines d’interpellations pour tentatives d’achat de voix et troubles divers, rappelant que la compétition, pour être disputée, n’en reste pas moins âpre et surveillée.

Au-delà d’Osun, ce sont les états-majors de l’opposition qui recalculent. La victoire d’Adeleke offre un point d’appui à des formations en quête d’un front commun pour 2027, alors que se multiplient les tractations entre figures rivales décidées à ne plus disperser leurs voix. Le résultat démontre qu’un candidat solidement implanté peut l’emporter hors des deux grands partis, à condition d’un ancrage local et d’un vote utile. Il nourrit aussi le débat, jamais clos, sur la crédibilité de l’INEC et sur la capacité des institutions à faire respecter le choix des urnes.

Le rapport de force national s’en trouve légèrement déplacé. Bola Tinubu, élu en 2023 avec une majorité relative, aborde la seconde moitié de son mandat avec un bilan économique contesté et une opposition qui, de la scène d’Osun, tire la leçon inverse de la sienne. Rien n’est joué : une présidentielle ne se gagne pas dans un seul État, et l’APC conserve d’immenses réserves de mobilisation. Mais la démonstration d’Osun installe un doute, et en politique, le doute est déjà une donnée.

Cette victoire nourrit enfin un débat de fond sur la répartition du pouvoir. En conservant un État stratégique face au centre, l’opposition rappelle que le Nigeria fédéral se gouverne aussi depuis ses trente-six gouverneurs, dont les moyens et les réseaux pèsent lourd dans toute équation nationale. Un exécutif d’État solidement tenu peut résister aux pressions d’Abuja, financer ses propres programmes et servir de tremplin à des ambitions plus vastes. Osun devient ainsi, à sa mesure, un rappel que la présidentielle de 2027 se prépare aussi, et peut-être surtout, dans les capitales régionales.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas d’Osun, est celle de savoir si les scrutins locaux nigérians annoncent une recomposition nationale ou ne sont qu’un feu de paille. Pour l’opposition, la voie est étroite : transformer une victoire d’État en dynamique de coalition suppose de surmonter les ego et les calculs qui l’ont si souvent divisée. Pour le pouvoir, l’avertissement est clair. À dix-huit mois de l’échéance, la bataille de 2027 vient, discrètement, de commencer dans les collines d’Osun.