
Le 17 août, un tribunal de Bamako a condamné le chroniqueur Mohamed Youssouf Bathily, dit Ras Bath, et l’influenceuse Rokia Doumbia à dix ans de réclusion, dont trois avec sursis. Dans un Mali où les partis sont dissous, cette peine pour atteinte à la sûreté de l’État sonne comme un avertissement.
Par Aïssatou Diallo
Le verdict est tombé le 17 août, dans une salle du tribunal de la commune VI de Bamako. Mohamed Youssouf Bathily, plus connu sous le nom de Ras Bath, chroniqueur radio et figure la plus bruyante de la contestation malienne, a été condamné à dix ans de réclusion criminelle, dont trois avec sursis. La même peine a frappé l’influenceuse Rokia Doumbia, alias Rose la vie chère, poursuivie à ses côtés. Les deux voix étaient jugées pour atteinte à la sûreté de l’État, atteinte au crédit de l’État et association de malfaiteurs, à la suite d’une émission de 2023 consacrée à la vie chère.
Les faits reprochés disent, à eux seuls, le climat. En 2023, Ras Bath avait animé une émission dénonçant la flambée des prix et les difficultés quotidiennes des Maliens. C’est cette parole, économique et sociale, qui a fini par être requalifiée en menace pour l’État. Détenu depuis mars 2023, le chroniqueur aura passé plus de deux ans derrière les barreaux avant même le prononcé de sa peine. Ses avocats dénoncent un procès politique et ont annoncé leur intention de faire appel, quand le parquet met en avant la protection de l’ordre public.
La condamnation ne surgit pas dans le vide. Elle s’inscrit dans la trajectoire d’un régime issu des coups d’État de 2020 et 2021, dirigé par le général Assimi Goïta, confirmé président de la transition et devenu, au printemps, ministre de la Défense. Depuis 2025, l’ensemble des partis politiques ont été dissous, les instances de dialogue verrouillées et les critiques, journalistes, magistrats ou militaires, régulièrement inquiétés. La justice, dans ce paysage, apparaît de plus en plus comme un instrument de mise au pas plutôt que comme un contre-pouvoir.
Pour les Maliens ordinaires, le message est limpide et il vise leur quotidien. En condamnant celui qui parlait de la vie chère, le pouvoir criminalise, de fait, la mise en mots d’un mécontentement social pourtant tangible. Le pays reste englué dans une crise sécuritaire qui perturbe les circuits d’approvisionnement, renchérit les denrées et étrangle des ménages déjà fragilisés. Or la peur de la sanction a un coût invisible : elle refoule la protestation, éteint les débats publics et prive les gouvernés du seul thermomètre qui pouvait alerter les gouvernants.
Entre l’État et la rue, ce sont les corps intermédiaires qui encaissent le choc. Radios privées, plateformes numériques, associations de consommateurs et organisations de défense des droits humains voient dans ce procès un signal d’autocensure adressé à toute une profession. Plusieurs animateurs racontent, sous le sceau de l’anonymat, avoir revu leurs sujets et allégé leur ton. Un défenseur des droits, cité par la presse, résume cette crainte : quand parler du prix du riz devient un crime, plus personne n’est à l’abri. La chaîne qui reliait la société à ses dirigeants se distend, maillon après maillon.
Le régime, lui, avance ses justifications. Au nom de la souveraineté et de la lutte contre la déstabilisation, la junte présente la fermeté judiciaire comme le prix de la stabilité, dans un contexte de rupture avec les partenaires occidentaux et de rapprochement avec de nouveaux alliés. Cette rhétorique nourrit un rapport de force interne où la légitimité révolutionnaire tient lieu de mandat électoral. Mais elle expose aussi le pouvoir à une contradiction : un État qui se dit fort ne devrait pas redouter à ce point les mots d’un chroniqueur et d’une influenceuse.
La sentence a immédiatement dépassé les frontières maliennes. Des organisations de défense de la presse et plusieurs chancelleries ont exprimé leur inquiétude, rappelant que le Mali a vu, ces dernières années, son classement en matière de liberté d’expression se dégrader nettement. Depuis l’expulsion de médias étrangers et la suspension de plusieurs radios, l’espace d’information s’est réduit comme peau de chagrin. Pour les défenseurs des droits, la condamnation de Ras Bath n’est pas un accident de procédure, mais l’aboutissement logique d’un appareil qui a progressivement effacé la frontière entre la critique et le crime. Plusieurs organisations ont réclamé la libération immédiate des deux condamnés et alerté sur un effet dissuasif durable pour toute la profession.
Le phénomène n’est pas propre à Bamako. Au sein de l’Alliance des États du Sahel, qui réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger, les pouvoirs militaires partagent une même grammaire : souveraineté brandie, ennemi intérieur désigné, dissidence assimilée à la trahison. Cette convergence idéologique, adossée à une réelle popularité dans une partie de la jeunesse, complique la tâche de ceux qui, à l’extérieur, voudraient peser. Les partenaires régionaux hésitent, tiraillés entre la condamnation de principe et la crainte d’alimenter le récit d’une ingérence. Résultat, la répression prospère dans un angle mort diplomatique, sans contre-pouvoir efficace ni pression suffisante pour infléchir les verdicts.
Reste une équation sans réponse simple. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de Ras Bath, est celle de savoir combien de temps un régime peut confondre l’ordre public avec le silence public. Au Mali comme ailleurs au Sahel, la répression de la parole critique achète une tranquillité de surface, au prix d’une société qui apprend à se taire. Les dix ans infligés à Bamako ne referment pas un dossier : ils ouvrent la question, brûlante, de ce qu’il restera de vie civique lorsque la transition, un jour, devra rendre des comptes.















