
Le 23 avril, l’ancien Chief Justice Mohamed Chande Othman a remis à la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan le rapport officiel sur les violences post-électorales d’octobre 2025. Bilan, 518 morts, dont 21 enfants. CHADEMA et ACT-Wazalendo crient à la couverture, plusieurs chancelleries occidentales évoquent un bilan plus proche de 2 000.
À Dar es Salaam, le 23 avril, dans le grand bureau au mobilier sobre de la State House, Samia Suluhu Hassan a reçu Mohamed Chande Othman avec le sourire mesuré qu’on lui connaît. L’ancien Chief Justice de Tanzanie, ancien procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda, lui remettait, six mois après sa nomination, le rapport de la Commission d’enquête sur les violences qui ont suivi l’élection présidentielle du 29 octobre 2025. Le document est dense, plus de quatre cents pages, des dizaines d’annexes médico-légales, des cartes des lieux de tirs. Son chiffre central, 518 morts, dont 502 civils et 16 membres des forces de sécurité, dont 490 hommes et 28 femmes, dont 21 mineurs, a été rendu public dans la soirée par l’agence officielle. Dar es Salaam concentre 182 décès. Dans les heures qui ont suivi, deux des principaux partis d’opposition, CHADEMA et ACT-Wazalendo, ont rejeté le rapport en bloc. Plusieurs ambassades occidentales avaient fait fuiter, dès la fin 2025, des estimations entre 1 000 et 2 000 victimes. La présidente s’est retrouvée, le soir même, avec une vérité officielle plus basse que la rumeur diplomatique, et plus haute que ce que son propre parti tolère.
Le rapport Othman identifie cinq racines aux violences. Les revendications constitutionnelles non satisfaites depuis l’aire Magufuli, la dégradation économique, ce que la Commission appelle le déclin moral, les disparitions forcées des années précédentes, et une ingérence extérieure non chiffrée. Sur ce dernier point, le texte reste prudent, sans nommer de pays, tout en évoquant des financements transfrontaliers à des groupes radicaux. Cette construction est politiquement signifiante. Elle reconnaît une part de responsabilité de l’État, par défaut de gouvernance et par dérives sécuritaires antérieures, sans pour autant désigner les auteurs des tirs ni les chaînes de commandement. Pour Samia Suluhu Hassan, qui a succédé à John Magufuli en 2021 dans une posture d’ouverture, c’est l’équilibre qu’elle cherchait : un acte de transparence visible à l’international, une responsabilité politique diluée à l’intérieur.
L’opposition refuse cet équilibre. Pour Tundu Lissu, président de CHADEMA, exilé depuis plusieurs procès et qui suit le dossier depuis Bruxelles, la Commission souffre d’un vice originel. Un gouvernement accusé de fraude électorale et d’abus des droits humains, écrit-il, n’a pas l’autorité morale pour enquêter sur lui-même. ACT-Wazalendo dénonce des familles interrogées sans assistance juridique et des cas exclus pour défaut de pièce d’identité. Amnesty International, dans un communiqué du 24 avril, demande à la présidente de publier l’intégralité du rapport, y compris les annexes confidentielles, et de garantir des poursuites indépendantes contre les agents identifiés. La méthodologie elle-même est attaquée : la Commission s’est appuyée sur les registres des hôpitaux publics, les rapports de police et un système de signalement volontaire des familles, sans triangulation systématique avec les morgues privées et les enterrements communautaires accélérés observés à Tabora et à Mtwara. Le tract politique opposé est plus violent : celui d’un État qui s’auto-blanchit dans la forme et cite ses propres morts comme alibi.
Mais Samia Suluhu Hassan ne peut pas non plus se permettre de simplement endosser la version officielle. Le Chama Cha Mapinduzi, le parti au pouvoir depuis l’indépendance, traverse sa plus dure crise de légitimité depuis 1995. Une partie de son aile dure reproche à la présidente d’avoir nommé un procureur du TPIR, c’est-à-dire un magistrat habitué aux qualifications internationales, à la tête de l’enquête. À l’inverse, la frange technocratique du parti, qui pense l’avenir des relations avec les bailleurs, comprend qu’aucun investisseur majeur ne s’engagera tant que la question des morts d’octobre n’est pas refermée. La Banque africaine de développement et la Banque mondiale ont déjà retardé deux décaissements de concession. La présidente avance donc sur un fil. Trop d’opacité, et les financements extérieurs s’éloignent ; trop de transparence, et la cohésion du parti se fissure.
Reste l’opinion publique tanzanienne, plus complexe que ne le laissent paraître les communiqués. Dans les régions du lac, à Mwanza, à Geita, le rapport a été reçu avec un scepticisme prudent : on ne croit pas le chiffre, on attend les noms. Sur les campus de l’Université de Dar es Salaam, où s’organise depuis février un mouvement étudiant pour la publication des annexes, on prévoit une marche silencieuse en mai. Et dans le pays profond, le souvenir de l’élection de 2025 s’est gravé moins dans les chiffres que dans les disparitions que chacun a vécues dans son quartier. La séquence qui s’ouvre est moins celle d’une réconciliation officielle que celle d’une mémoire qui résiste à la statistique. Pour Samia Suluhu Hassan, qui doit décider mi-mai si elle publie le rapport en intégralité, le calendrier judiciaire devient politique. La Cour pénale internationale, sollicitée à la marge par plusieurs ONG kényanes et néerlandaises, n’ouvrira sans doute pas d’enquête formelle, faute de mandat. Mais l’Union africaine, qui prépare son sommet de juin à Addis-Abeba, ne pourra pas éluder le dossier. Et le silence, à ce stade, ne sera plus tenable longtemps.















