Trois mois après avoir quitté le palais de la Marina, Patrice Talon revient au premier plan en prenant la présidence du tout premier Sénat béninois. Cette élection, au sommet d’une chambre née d’une révision constitutionnelle, interroge la recomposition du pouvoir au Bénin et la place de l’ancien président.

Par Aïssatou Diallo

À Porto-Novo, la scène avait valeur de symbole. Le 6 août 2026, Patrice Talon a été élu président du Sénat béninois, cette chambre haute inédite dont il fut, comme chef de l’État, l’initiateur. Crédité de 24 voix sur 25, l’ancien président, qui a dirigé le Bénin de 2016 à 2026, prend la tête d’une institution née d’une révision constitutionnelle adoptée en novembre 2025. Officiellement retiré depuis la passation à son successeur Romuald Wadagni, investi le 24 mai, il redevient, par ce mandat de cinq ans, l’un des personnages les plus élevés de l’ordre protocolaire du pays. Son successeur, ancien argentier du régime, avait remporté la présidentielle du 12 avril avec un score sans appel, supérieur à 94 %, dans un scrutin où l’opposition n’avait guère pesé. En prenant le perchoir de la chambre haute, Talon ne s’efface donc pas : il change de siège au sommet de l’État.

Le Sénat béninois est une création récente et taillée sur mesure. Installé fin juillet, il compte vingt-cinq membres, composés d’anciens présidents de la République et de personnalités désignées par le chef de l’État, et complète l’Assemblée nationale au sein d’un Parlement désormais bicaméral. Ses premières sessions de fond ne s’ouvriront qu’à l’automne, une session préparatoire étant annoncée pour la mi-septembre. En droit, la chambre haute doit renforcer l’équilibre institutionnel et la représentation ; en pratique, sa composition, largement adossée au pouvoir de nomination présidentiel, en fait un instrument dont la portée dépendra de l’usage qu’en feront ses animateurs. La chambre siège à Porto-Novo, capitale institutionnelle, et son président dispose d’un mandat de cinq ans, calé sur la durée de la législature. Réservé aux anciens chefs d’État et à des figures choisies, le collège sénatorial ressemble moins à un contrepoids élu qu’à un cénacle de personnalités cooptées, dont la légitimité procède davantage de la confiance du pouvoir que du suffrage.

Pour le camp au pouvoir, l’opération scelle une continuité soigneusement préparée. Romuald Wadagni, ancien ministre de l’Économie et des Finances élu en avril avec un score écrasant, s’est engagé à poursuivre la transformation structurelle et à consolider la stabilité des institutions. L’installation de Talon à la tête du Sénat garantit à cette majorité un point d’ancrage supplémentaire et un pôle d’influence pour l’ancien chef de l’État, dont l’empreinte sur l’appareil d’État demeure profonde. Le successeur gouverne, le prédécesseur préside une chambre : la distribution des rôles dessine un pouvoir à deux têtes, au moins dans sa symbolique. L’héritage économique pèse dans la balance : dix années de réformes ont fait du Bénin l’un des élèves les plus réguliers de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, avec une croissance attendue autour de 7 % et une place de premier producteur de coton de la sous-région, adossée au port de Cotonou qui concentre l’essentiel des recettes de l’État. Ce bilan, revendiqué comme un socle, confère à son artisan une autorité morale que le perchoir sénatorial vient prolonger.

Pour le citoyen béninois, la question est celle du sens de cette architecture. Le bicaméralisme est présenté comme un progrès de la représentation ; il apparaît, à d’autres, comme une strate institutionnelle supplémentaire dont le coût et l’utilité restent à démontrer dans un pays où l’espace de contestation s’est réduit ces dernières années. La faible pluralité de la vie politique, l’exil ou l’écartement de plusieurs figures d’opposition, nourrissent le soupçon que les nouvelles institutions consolident d’abord un ordre existant. Entre l’ambition affichée d’un contre-pouvoir et la réalité d’une chambre proche de l’exécutif, l’écart nourrit le débat.

Dans la classe politique, l’événement redistribue les cartes. Les partis de la mouvance présidentielle voient dans le Sénat une récompense et un espace de placement pour leurs cadres ; l’opposition, encore convalescente, y lit le risque d’un verrouillage durable. Plusieurs voix critiques rappellent que la trêve politique promise n’a pas encore produit tous ses effets et que la réintégration des acteurs écartés reste inaboutie. En confiant la chambre haute à celui qui a façonné la Constitution révisée, le régime offre à ses adversaires un argument : celui d’une réforme institutionnelle qui, sous couvert d’équilibre, prolonge une hégémonie.

La séquence dépasse les frontières du Bénin. Dans une Afrique de l’Ouest où les anciens chefs d’État peinent souvent à trouver une sortie ordonnée, le cas béninois propose une variante inédite : ni troisième mandat forcé, ni exil doré, mais une reconversion institutionnelle au sommet d’une chambre nouvelle. Le procédé rassure les partenaires attachés à l’alternance formelle, tout en interrogeant sur la réalité du dessaisissement. À Cotonou comme dans la sous-région, on observe ce laboratoire d’un pouvoir qui change de visage sans vraiment changer de mains.

En prenant la présidence du Sénat, Patrice Talon invente une manière de rester après avoir quitté. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas béninois, est celle de savoir si les institutions nouvelles servent l’approfondissement démocratique ou la pérennisation des équilibres hérités. Pour Wadagni, la voie est étroite : incarner le renouveau tout en composant avec l’ombre portée de son prédécesseur. Le Sénat béninois dira, par ses premiers actes, s’il est une chambre de délibération ou une antichambre d’influence. En définitive, l’élection du 6 août n’est pas seulement une affaire d’hommes ; elle redessine les rapports de force au sommet d’un État en quête d’un nouvel équilibre.