
Adoptée fin juillet, la loi sur le Ghana Cocoa Board place les plantations de cacao sous statut protégé et soumet toute reconversion à l’aval du Cocobod. Les producteurs, menacés de vingt ans de prison, pressent le président John Mahama de ne pas la promulguer sans nouvelle concertation.
Par Kwame Mensah
Premier producteur africain de cacao avec le voisin ivoirien, le Ghana a vu son parlement adopter fin juillet 2026 un texte lourd de conséquences : le Ghana Cocoa Board Bill. La loi confère aux plantations de cacao un statut protégé et interdit à quiconque, y compris au planteur propriétaire, de convertir sa parcelle à un autre usage sans l’autorisation du Cocobod, l’office public qui régit la filière. Les contrevenants encourent des amendes et jusqu’à vingt ans de prison. Officiellement, il s’agit d’enrayer la chute de la production nationale, tombée à ses plus bas niveaux depuis des décennies.
Le mal que la loi entend soigner est réel. Ces dernières années, des pans entiers de vergers cacaoyers ont été arrachés au profit de l’orpaillage, légal ou clandestin, et de cultures jugées plus rémunératrices comme l’hévéa. Le fléau du galamsey, l’exploitation aurifère illégale, ronge les terres et pollue les rivières, au point de menacer les nappes et les cours d’eau dont dépendent les plantations. La production ghanéenne, qui frôlait autrefois le million de tonnes par campagne, a reculé de manière spectaculaire, contraignant même le Cocobod à reporter des livraisons vendues d’avance. En sanctuarisant le foncier cacaoyer, l’État veut protéger une culture qui fournit une part majeure de ses recettes en devises et emploie des centaines de milliers de familles. Le texte comporte aussi un volet favorable aux producteurs : la garantie de percevoir au moins 70 pour cent du prix mondial réalisé par le Cocobod, ainsi que des mesures sociales censées retenir les jeunes dans les vergers.
Reste que la méthode a heurté ceux-là mêmes qu’elle prétend servir. Depuis l’adoption du texte, les organisations de planteurs multiplient les mises en garde et demandent au président John Dramani Mahama, en fonction depuis janvier 2025, de surseoir à sa promulgation tant qu’une véritable consultation n’aura pas eu lieu. Le chef de l’État n’a, à ce stade, ni signé la loi ni fixé d’échéance. Fait notable, l’opposition, le Nouveau Parti patriotique, s’est jointe aux critiques et exhorte elle aussi le président à retenir sa signature, jugeant le texte contraire aux intérêts des paysans. La contestation dépasse ainsi les clivages partisans.
Sur le terrain, la colère porte sur un principe : le droit de disposer de sa terre. On nous dit que la parcelle est à nous, mais que nous ne pouvons plus décider de ce que nous y cultivons, résume un responsable paysan cité par la presse. Pour beaucoup de planteurs vieillissants, souvent endettés et confrontés à des arbres âgés et peu productifs, la faculté de reconvertir ou de vendre une parcelle est un ultime filet de sécurité, parfois le seul patrimoine transmissible aux enfants. En la verrouillant, l’État déplace le risque sur les plus vulnérables sans leur offrir de compensation immédiate. La menace de vingt ans de prison, brandie contre un paysan qui replanterait autre chose, cristallise le sentiment d’une répression disproportionnée.
La filière, elle, se trouve prise en tenaille. Le Cocobod, régulateur tout-puissant, achète, fixe le prix et exporte ; il devient désormais gardien du foncier, cumulant des fonctions que peu d’offices agricoles au monde réunissent. Cette concentration de pouvoirs inquiète des coopératives qui redoutent une bureaucratisation supplémentaire, des autorisations administratives lentes à obtenir et une porte ouverte aux abus locaux. Les négociants et industriels internationaux, soumis depuis peu à des exigences européennes de traçabilité et de lutte contre la déforestation, observent le débat avec attention : une filière ghanéenne mieux protégée pourrait renforcer leur conformité, mais une contestation sociale mal gérée fragiliserait l’approvisionnement. Le pays lutte déjà pour honorer ses contrats, après des campagnes minées par la contrebande vers les pays voisins.
Derrière la querelle affleure un dilemme structurel. Le Ghana a besoin de cacao pour ses devises, mais ses planteurs, mal rémunérés pendant des années face à un marché mondial où le prix a flambé, se sont détournés d’une culture perçue comme un piège à pauvreté. Le décalage entre le cours international, longtemps euphorique, et le prix garanti au producteur a nourri à la fois la contrebande vers la Côte d’Ivoire voisine et l’abandon des parcelles. La loi tente de forcer leur fidélité par la contrainte plutôt que par l’incitation. Or aucun texte ne remplacera un revenu décent : tant que l’orpaillage ou l’hévéa rapporteront davantage, la tentation de la reconversion demeurera. Pour le pouvoir, la voie est étroite : sauver la filière sans se couper de sa base rurale, à l’heure où le pays sort à peine d’une crise financière et d’un programme du FMI, et où le monde paysan pèse lourd dans les urnes.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir comment un État producteur peut protéger une ressource stratégique sans exproprier de fait ceux qui la cultivent. Le cacao, comme le pétrole ou le cobalt ailleurs sur le continent, révèle la tension durable entre souveraineté sur la rente et droits des producteurs de base. En définitive, la loi sur le Cocobod n’est pas qu’un instrument agricole ; elle interroge le contrat social entre l’État ghanéen et sa paysannerie. La signature que le président Mahama accordera ou refusera, dans les semaines qui viennent, tranchera une équation autant politique qu’économique.















