
En clôturant le rachat exceptionnel de 100 000 tonnes de fèves, le Conseil du café-cacao ivoirien tourne une page ouverte dans l’urgence. Derrière ce geste, la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, affronte l’effondrement des cours et la contraction annoncée de sa récolte 2026-2027.
Par Tunde Adeyemi
À Abidjan, la décision est tombée au cœur de l’été : le Conseil du café-cacao (CCC) a annoncé la clôture définitive de son programme exceptionnel de rachat de 100 000 tonnes de fèves, un dispositif né dans la panique du premier trimestre. La Côte d’Ivoire, qui fournit à elle seule près de 40 % du cacao mondial, s’était résolue à intervenir après un effondrement des cours de plus de 70 % depuis la fin de 2025, quand les multinationales qui absorbent environ 80 % de la récolte ivoirienne ont brutalement suspendu leurs achats. L’État a mobilisé une enveloppe de 280 milliards de francs CFA pour éponger les stocks invendus et éviter l’asphyxie des coopératives. Six mois plus tard, il referme le guichet.
Le mécanisme était calibré pour parer à l’urgence. Un inventaire conduit du 15 au 18 janvier 2026 avait recensé environ 123 000 tonnes de fèves immobilisées chez près de 1 400 coopératives, menacées de pourrissement faute d’acheteurs. Sur ce volume, quelque 21 000 tonnes ont finalement trouvé preneur auprès d’exportateurs, ramenant à environ 102 000 tonnes la quantité réellement couverte par l’opération. Le CCC, bras armé de la régulation d’une filière qui pèse près de 15 % du produit intérieur brut ivoirien et fait vivre plusieurs millions de personnes, a joué le rôle d’acheteur en dernier ressort. En annonçant à la mi-août la fin du dispositif, le régulateur a aussi rejeté les nouvelles revendications de certains opérateurs réclamant une prolongation, estimant que la mission d’urgence était accomplie.
Pour l’État ivoirien, l’enjeu dépasse le sauvetage ponctuel d’une campagne. Le gouvernement, sous l’autorité du président Alassane Ouattara réélu en octobre 2025, cherche à réarmer un modèle bâti sur la garantie d’un prix bord champ, fixé à 2 800 francs le kilogramme pour la campagne principale 2025-2026 et à 1 200 francs pour la campagne intermédiaire. Ce prix administré, longtemps présenté comme un bouclier pour le planteur, se heurte désormais à la volatilité extrême d’un marché mondial devenu imprévisible. Les autorités promettent d’accélérer la transformation locale, la traçabilité et la montée en gamme, afin de capter davantage de valeur et de réduire la dépendance à l’égard des broyeurs étrangers. Le pays broie déjà une part croissante de sa récolte, mais l’essentiel de la marge se capte encore hors de ses frontières, dans les usines et les salles de marché du Nord, où se décident les prix et se concentrent les profits d’une chaîne dont Abidjan ne tient qu’un maillon.
Sur le terrain, le planteur reste la variable d’ajustement. Le rachat public a offert un répit aux coopératives assises sur des stocks invendables, mais il n’efface pas la fragilité structurelle de centaines de milliers de petits producteurs, dont beaucoup vivent sous le seuil de pauvreté malgré la place de leur pays au sommet de la hiérarchie mondiale. La chute des cours, la pression des maladies, dont le swollen shoot, et le dérèglement climatique conjuguent leurs effets : la production est désormais attendue en repli, entre 1,7 et 1,8 million de tonnes pour la campagne 2026-2027, contre plus de 2,2 millions un an plus tôt. Pour le producteur, la promesse d’un prix garanti sonne creux si l’acheteur se dérobe.
Entre le champ et le port, la filière se recompose sous tension. Les coopératives les plus fragiles, souvent endettées, sortent affaiblies d’une saison où elles ont porté à bout de bras des stocks que personne ne voulait. La clôture du rachat ravive un débat plus ancien sur la gouvernance de la filière et sur la liste des opérateurs habilités, dont plusieurs voix réclament un audit. Certaines unions, faute de trésorerie, n’ont pu régler les planteurs qu’avec retard, alimentant la défiance envers un système censé les protéger. La transparence de l’organe interprofessionnel, l’OIA café-cacao, qui a hérité de la conduite opérationnelle du dispositif, est désormais au centre des interrogations, plusieurs acteurs réclamant un audit de la liste des opérateurs et une clarification de l’emploi des 280 milliards de francs engagés. Dans ce paysage, le risque est celui d’une consolidation qui profiterait aux plus solides, exportateurs et multinationales, au détriment de la base coopérative.
La crise met à nu une asymétrie de pouvoir que la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui pèsent ensemble près des deux tiers de l’offre mondiale, tentent depuis des années de corriger. Leur outil commun, le différentiel de revenu décent, le fameux living income differential, devait garantir une prime au planteur ; il vacille dès que les cours plongent et que les industriels reportent leurs achats. Face à des géants de la transformation et du négoce solidement installés en Europe et en Amérique du Nord, les deux capitales ouest-africaines découvrent les limites d’un cartel de producteurs sans maîtrise de l’aval. L’arme du prix garanti ne vaut que si l’on peut vendre.
En refermant le rachat des 100 000 tonnes, Abidjan solde une opération de sauvetage, mais laisse entière la question de fond. La régulation ivoirienne, longtemps citée en modèle, peut-elle continuer de garantir un prix quand le marché se dérobe et que la récolte se contracte ? La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si les pays producteurs de matières premières agricoles peuvent encore fixer les règles du jeu depuis l’amont, ou s’ils resteront tributaires d’un aval qui capte la valeur et dicte les prix. Pour la Côte d’Ivoire, la voie est étroite : soutenir le planteur sans ruiner l’État, transformer sur place sans effrayer les acheteurs. Le cacao, socle de sa prospérité, devient le miroir de sa vulnérabilité.














