En signant trois instruments de coopération le 15 août à Libreville, la République démocratique du Congo et le Gabon affichent l’ambition de réveiller une intégration d’Afrique centrale restée théorique. Exemption de visas, consultations politiques, transformation locale des ressources : derrière les symboles, l’épreuve des actes attend Kinshasa et Libreville.

Par Éliane Moukoko

Le 15 août 2026, Félix Tshisekedi a foulé le tarmac de Libreville pour une visite de travail et d’amitié qui, sous les usages protocolaires, trahit une ambition plus large : réactiver un espace centrafricain longtemps resté à l’état de promesse. Trois instruments ont scellé la journée, paraphés sous le regard des deux chefs d’État. Ils portent sur des consultations politiques et diplomatiques régulières, sur l’exemption réciproque de visas et sur un cadre général de coopération. Derrière la sobriété des communiqués affleure une interrogation ancienne : la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, où le commerce intra-régional plafonne autour de 3 pour cent, peut-elle devenir autre chose qu’un sigle ?

L’accord le plus concret est aussi le plus banal en apparence : la levée réciproque de l’obligation de visa. Dans une région où circuler d’une capitale à l’autre suppose souvent de transiter par Paris ou Addis-Abeba, la mesure a une portée réelle. Elle rejoint l’esprit du protocole de libre circulation de la CEEAC, adopté de longue date mais jamais pleinement appliqué, faute de volonté politique et par crainte des flux migratoires. Les deux présidents ont aussi convenu d’un mécanisme de consultations politiques régulières, sorte de service après-vente diplomatique destiné à empêcher que les intentions ne se dissolvent une fois les délégations reparties. Kinshasa et Libreville promettent d’encourager les investissements croisés, les échanges entre secteurs privés et, formule désormais rituelle, la transformation locale des ressources naturelles. La méthode retenue, celle des consultations institutionnalisées, tranche avec l’habitude des sommets sans lendemain qui a longtemps discrédité l’intégration africaine.

Pour Brice Oligui Nguema, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 2023 puis élu en avril 2025, la séquence prolonge une diplomatie d’influence assumée. Le président gabonais a multiplié les déplacements régionaux et cherche à faire de Libreville un point d’appui de la recomposition centrafricaine. En retour, il a assuré Tshisekedi du soutien total du Gabon à la candidature congolaise de Juliana Amato Lumumba au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, monnaie diplomatique classique entre voisins. Pour le chef de l’État congolais, dont le pays affronte une guerre à l’est et une pression internationale continue, chaque appui compte, et la diversification des partenaires africains vaut assurance.

Reste que la signature d’un texte n’a jamais suffi à créer un flux. Entre la RDC et le Gabon, les échanges commerciaux demeurent marginaux, faute de routes, de corridors fluviaux aménagés et de liaisons aériennes régulières. Un opérateur logistique de la sous-région, cité par la presse, résume l’obstacle : on signe des accords à Libreville, mais pour envoyer un conteneur de Kinshasa à Port-Gentil, il faut encore passer par l’Europe. Les PME, premières concernées par l’exemption de visas, buteront sur des barrières plus lourdes que le tampon d’un consulat : coût du transport, normes divergentes, systèmes bancaires cloisonnés. L’annonce sur la transformation locale des ressources, elle, se heurte à une réalité têtue : RDC et Gabon exportent l’essentiel de leurs minerais et de leur bois à l’état brut, faute d’énergie et de capital.

La CEEAC, censée chapeauter cette intégration, sort à peine d’une crise institutionnelle et peine à mobiliser ses membres autour d’un projet commun. Les précédents nourrissent le scepticisme : la zone de libre-échange continentale africaine, la Zlecaf, patine dans une région où chaque État protège ses recettes douanières, souvent première source de budget. Les milieux d’affaires gabonais et congolais accueillent donc l’annonce avec un optimisme prudent. Un cadre patronal de Libreville, cité par des médias locaux, note que la volonté politique est là, mais que les entreprises attendent des mesures d’accompagnement, pas seulement des déclarations. La transformation locale, martelée des deux côtés, suppose des investissements lourds dans l’électricité et les infrastructures que ni Kinshasa ni Libreville ne peuvent financer seuls. Le Gabon, riche de son bois et de son manganèse, et la RDC, assise sur le cobalt et le cuivre, ont un intérêt convergent à bâtir des filières régionales de transformation ; encore faudrait-il mutualiser des financements et harmoniser des codes miniers qui, aujourd’hui, se concurrencent plus qu’ils ne se complètent.

Le rapprochement s’inscrit aussi dans une géométrie régionale mouvante. Le Gabon d’Oligui Nguema tisse des liens tous azimuts, d’Accra à Freetown, pendant que la RDC cherche à consolider un arc d’alliés africains face au Rwanda et à ses soutiens. En se rapprochant, les deux pays envoient un signal : l’Afrique centrale entend parler d’une voix moins dépendante des tutelles extérieures. Mais l’asymétrie demeure. La RDC, géant de près de 100 millions d’habitants, et le Gabon, État pétrolier de 2,4 millions d’âmes, n’ont ni le même poids ni les mêmes urgences. Leur entente relève autant de la convergence d’intérêts que d’une communauté de destin proclamée.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul face-à-face entre Libreville et Kinshasa, est celle de savoir si l’Afrique centrale saura convertir ses sommets en économie réelle. La région dispose de tout, forêts, minerais critiques, fleuve, gaz, et intègre pourtant le moins ses marchés sur le continent. En définitive, un accord de coopération n’est pas seulement un geste protocolaire ; il mesure la capacité d’États rentiers à dépasser la logique de la frontière-péage pour bâtir un espace commun. Le tampon de visa levé à Libreville dira, dans les mois qui viennent, s’il ouvre une route ou seulement un communiqué de plus.