
Taux directeur ramené de 26,5 % à 23 %, inflation à 15,39 %, réserves à 55,25 milliards de dollars : la Banque centrale du Nigeria d’Olayemi Cardoso signe sa baisse la plus spectaculaire. Officiellement, un simple réalignement technique. En réalité, un pari sur la désinflation, à quatre mois de la présidentielle.
Par Tunde Adeyemi
Abuja, 22 septembre 2026. À l’issue de la 307e réunion du Comité de politique monétaire (MPC), le gouverneur de la Banque centrale du Nigeria (CBN), Olayemi Cardoso, lit une décision que les marchés n’attendaient pas dans cette ampleur : le taux directeur est ramené à 23 %, contre 26,5 % jusque-là. Une coupe de 350 points de base, présentée par une partie de la presse économique nigériane comme la plus forte baisse ponctuelle de l’histoire de l’institution. Le taux revient ainsi à son niveau de février 2024, avant la grande vague de resserrement. Pour la première économie d’Afrique de l’Ouest, le signal est considérable. Encore faut-il savoir ce qu’il signifie vraiment.
Le contexte explique l’audace. La CBN avait porté son taux jusqu’à un sommet de 27,5 %, avant une première baisse de 50 points de base en février 2026, de 27 % à 26,5 %, puis deux statu quo en mai et en juillet. Entre-temps, l’inflation a reflué. Selon les chiffres cités par le MPC, l’indice des prix a progressé de 15,39 % sur un an en août 2026, contre 15,43 % en juillet, troisième recul mensuel consécutif. Les réserves de change atteignaient 55,25 milliards de dollars au 18 septembre, et la balance des paiements a dégagé un excédent de 3,51 milliards de dollars au deuxième trimestre, contre 2,38 milliards au premier. Le naira, lui, s’échangeait le 24 septembre à 1 327,78 pour un dollar au taux officiel, contre environ 1 390 sur le marché parallèle, un écart ramené à moins de 5 %.
La CBN refuse pourtant de parler d’assouplissement. Olayemi Cardoso a présenté la décision comme un « réalignement opérationnel » destiné à « renforcer le taux directeur comme principal signal » de la politique monétaire. L’argument est technique mais sérieux : les taux du marché interbancaire et des bons du Trésor s’étaient nettement éloignés du taux directeur, qui ne guidait plus grand-chose. En ramenant le MPR vers les conditions réelles de marché, la banque centrale cherche à restaurer la transmission de sa politique, étape indispensable à la transition vers un ciblage d’inflation assumé. Le corridor des facilités permanentes a d’ailleurs été redessiné de manière asymétrique, à plus 50 et moins 300 points de base autour du nouveau taux.
Le détail compte, car la prudence demeure dans les autres instruments. Le coefficient de réserves obligatoires reste fixé à 45 % pour les banques commerciales, à 16 % pour les banques d’affaires et à 75 % pour les dépôts publics hors compte unique du Trésor, tandis que le ratio de liquidité est maintenu à 30 %. Autrement dit, la CBN baisse le prix de l’argent sans relâcher la bride sur la liquidité. C’est une manière d’envoyer un message aux investisseurs sans ouvrir les vannes du crédit bancaire. La bourse de Lagos a apprécié : l’indice All-Share de la Nigerian Exchange a clôturé le 24 septembre à 251 191,02 points, sa dixième séance consécutive de hausse.
Reste la question de fond : la désinflation est-elle suffisamment ancrée pour justifier un tel mouvement ? Avec un taux à 23 % et une inflation à 15,39 %, le taux réel reste positif d’environ 7,6 points, un coussin confortable au regard des standards africains. Mais l’inflation alimentaire, qui atteignait 19,57 % en août selon les données relayées après la réunion, rappelle que la vie chère n’a pas disparu. Pour les ménages de Kano ou d’Onitsha, la baisse du taux directeur ne se traduira ni par un panier moins cher, ni par des tarifs de transport en recul. Le président Bola Tinubu a certes promis des tarifs de transport plus bas d’ici au 1er octobre, grâce à la conversion des véhicules au gaz naturel comprimé, mais ce chantier relève de la politique énergétique, pas de la politique monétaire.
La dimension politique ne peut être ignorée. Le Nigeria vote le 16 janvier 2027 pour la présidentielle, et la question du coût du crédit pèse sur les petites entreprises comme sur les promoteurs immobiliers, dont l’activité a souffert de trois années de taux prohibitifs. Une banque centrale qui baisse fortement ses taux à quatre mois d’un scrutin s’expose toujours au soupçon de complaisance. La CBN d’Olayemi Cardoso a jusqu’ici bâti sa crédibilité sur l’orthodoxie, après des années de politique monétaire contestée. Sa présentation technique de la décision vise précisément à se prémunir contre ce procès.
Le risque est ailleurs, du côté du naira et des capitaux étrangers. Les investisseurs de portefeuille revenus au Nigeria ont été attirés par des rendements élevés sur la dette à court terme. Si ces rendements baissent trop vite, ces capitaux volatils pourraient reprendre le chemin de la sortie, avec un effet immédiat sur le change. Les réserves de 55,25 milliards de dollars offrent une marge de manœuvre, mais la stabilité récente du naira reste jeune, et chaque dépréciation se transmet rapidement aux prix importés, carburant compris.
Le pari d’Olayemi Cardoso est donc double : restaurer l’autorité du taux directeur et accompagner une désinflation encore fragile, sans raviver les tensions sur le change. Les prochains mois diront si la CBN a vu juste ou si elle a anticipé une victoire qui n’est pas encore acquise. Le chiffre d’inflation de septembre, puis celui d’octobre, seront scrutés comme des bulletins de santé. S’ils confirment la tendance, Abuja pourra revendiquer une normalisation monétaire réussie en pleine année électorale. S’ils la démentent, la banque centrale devra choisir entre remonter ses taux sous le regard des candidats ou laisser filer les prix. Dans les deux cas, la crédibilité patiemment reconstruite depuis 2023 sera en jeu.














