
Ancien Premier ministre, fondateur de l’UFR, opposant sans parti depuis la dissolution de mars 2026 : Sidya Touré s’est éteint à Paris le 25 septembre, loin de Conakry. Le pouvoir de Mamadi Doumbouya lui rend hommage. Mais en Guinée, que reste-t-il de l’opposition qu’il incarnait ?
Par Aïssatou Diallo
Le communiqué est tombé le samedi 26 septembre 2026 : Sidya Touré, ancien Premier ministre de Guinée et président de l’Union des forces républicaines (UFR), est mort la veille à Paris, à 81 ans. Il vivait hors de Guinée depuis le coup d’État de 2021. Dans les heures qui ont suivi, Conakry a vu défiler les hommages. Le Premier ministre Amadou Oury Bah, dit Bah Oury, a salué une « figure marquante de la vie politique en Guinée pendant trois décennies », qui s’est surtout illustrée « comme un réformateur pragmatique ». Singulière unanimité, pour un homme dont le parti avait été rayé du paysage six mois plus tôt.
Car l’UFR n’existe plus. Le 7 mars 2026, un arrêté du ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation (MATD) a dissous quarante formations politiques, parmi lesquelles les trois piliers de la vie partisane guinéenne depuis le retour du multipartisme : l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) d’Alpha Condé et l’UFR de Sidya Touré. Dès octobre 2025, une première évaluation des partis n’en avait « certifié » que cinquante et un, en laissant de côté l’UFDG et le RPG. Entre-temps, Mamadi Doumbouya, arrivé au pouvoir par le coup d’État de septembre 2021, a été proclamé élu président de la République avec 86,72 % des suffrages. Sidya Touré meurt donc dans un pays où le chef de la junte est devenu chef d’État élu, et où son propre parti n’a plus d’existence légale.
Le parcours de l’homme éclaire ce que sa disparition emporte. Nommé Premier ministre en 1996 par Lansana Conté, il gouverne jusqu’en 1999 et laisse l’image d’un gestionnaire plus attaché aux réformes qu’aux postures, un civil dans un régime dominé par les militaires. C’est ce profil que retient aujourd’hui Bah Oury, en parlant de pragmatisme. Puis vient la longue traversée de l’opposition, à la tête de l’UFR, avec ses alliances mouvantes, ses boycotts, ses compromis. Sidya Touré appartenait à cette génération qui a fait de la compétition électorale, même imparfaite, le cœur de la vie publique guinéenne. Il en était l’un des derniers visages.
Les hommages disent aussi, en creux, la brutalité de la séquence récente. Cellou Dalein Diallo, lui-même ancien Premier ministre et figure de l’UFDG dissoute, a salué dans un texte publié le 26 septembre « un ami, un compagnon de route et de lutte », et « un homme d’État au parcours exceptionnel ». Il y rappelle que tous deux ont subi des procédures ayant affecté leurs biens ainsi qu’une radiation du fichier électoral. Dans une autre déclaration relayée le même jour, il évoque un « valeureux fils » de la Guinée, contraint à l’exil et exproprié. Alpha Condé, renversé en 2021, a parlé d’un « homme d’État ».
Il serait pourtant trop simple de lire ces hommages officiels comme de la pure hypocrisie. Le pouvoir de Conakry a intérêt à capter l’héritage d’un réformateur reconnu, en le détachant de son combat d’opposant. Saluer le Premier ministre de 1996 permet d’enjamber l’exilé de 2026. C’est une vieille technique : on célèbre l’homme d’État pour mieux enterrer l’opposant. Le gouvernement présente ses condoléances, le Premier ministre s’incline, et la question qui fâche, celle des conditions de son départ du pays et de la dissolution de son parti, reste hors du champ des communiqués.
Reste la base. La mort de Sidya Touré laisse orphelins des milliers de militants privés à la fois de leur chef et de leur structure. Mouctar Kalissa, figure de la jeunesse du parti, a promis que ses partisans ne baisseraient pas les bras et que « le combat continue ». Mouctar Diallo, autre compagnon de route, a dit perdre « un compagnon de lutte ». Mais continuer sous quelle bannière ? Un parti dissous ne peut ni tenir de congrès, ni désigner de successeur, ni présenter de candidats. L’UFR se retrouve dans l’impasse juridique qui frappe déjà l’UFDG et le RPG : une mémoire militante vivace, sans existence officielle.
Cette disparition intervient aussi à un moment où Mamadi Doumbouya soigne son image internationale. Le chef de l’État est rentré à Conakry le 25 septembre, jour même du décès, après avoir participé à l’Assemblée générale des Nations unies à New York. La transition guinéenne se présente désormais comme un ordre constitutionnel restauré, doté d’un président élu. Le sort réservé aux anciens partis dominants constitue pourtant son angle mort : une démocratie qui organise des scrutins en ayant dissous ses principales forces d’opposition peine à convaincre ses partenaires qu’elle a tourné la page de 2021.
La mort de Sidya Touré ne changera pas l’équilibre des forces à Conakry. Elle le rend seulement plus visible. Le pouvoir a gagné la bataille des institutions, des urnes et des arrêtés. Il n’a pas encore gagné celle de la légitimité, qui se joue sur le temps long et dans la mémoire des électeurs. Les funérailles, leur lieu et leur ampleur diront beaucoup : si le régime laisse la dépouille rentrer au pays et les militants de l’UFR se rassembler, il pourra se prévaloir d’une forme de réconciliation. S’il les encadre ou les entrave, il confirmera que l’opposition historique guinéenne n’a plus droit de cité que dans les nécrologies.
Pour les héritiers de Sidya Touré, l’enjeu dépasse le deuil. Il s’agit de savoir si l’on peut reconstruire une opposition sans les appareils forgés depuis les années 1990, et avec quels visages. Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé n’ont plus de parti légal, et la génération des anciens Premiers ministres s’efface. La Guinée de Mamadi Doumbouya entre dans une ère où l’opposant de référence n’a pas encore de nom. C’est peut-être là le véritable héritage de Sidya Touré : un vide que personne, pour l’heure, n’est autorisé à combler.















