
Le Mali s’apprête à devenir le deuxième producteur africain de lithium. Washington dépêche des émissaires, Pékin tient les actifs, Moscou verrouille l’uranium. La junte de Bamako navigue entre ces trois puissances avec l’assurance du joueur qui possède les cartes, sans être certain de connaître les règles. La souveraineté minière malienne se négocie au prix fort, mais au bénéfice de qui ?
En février 2026, Nick Checker, haut responsable du Département d’État américain, s’est posé à Bamako pour une visite que personne n’attendait plus. L’homme venait, selon ses propres termes, « réinitialiser » la relation bilatérale après ce qu’il a qualifié d’erreurs politiques passées. Le geste diplomatique avait la solennité d’une main tendue. Mais la main portait un dossier précis : les minerais critiques maliens, et en particulier le lithium de Goulamina, 890 000 tonnes de réserves estimées qui font du Mali un acteur potentiel de la transition énergétique mondiale. Washington n’est pas venu au Sahel par repentance. Washington est venu par intérêt.
Cette visite s’inscrit dans un virage stratégique plus large. En février 2026, les États-Unis ont lancé le Project Vault, une réserve stratégique de minerais critiques, et organisé la première ministérielle mondiale dédiée aux chaînes d’approvisionnement, réunissant 54 pays. Washington désigne 60 minerais comme « critiques » pour la défense et la transition énergétique, du lithium au cobalt en passant par les terres rares et le graphite. Le problème : près de 70 % de la capacité mondiale de raffinage reste sous contrôle chinois. Le Sahel, longtemps perçu à Washington comme un théâtre exclusivement sécuritaire, devient un front économique à part entière. Le Mali, le Niger et, dans une moindre mesure, le Burkina Faso disposent de réserves qui intéressent les trois puissances permanentes engagées au Conseil de sécurité de l’ONU.
Sur le terrain malien, le jeu est déjà bien avancé. Les actifs lithifères de Goulamina et de Bougouni, les deux gisements majeurs du pays, sont sous contrôle de la société chinoise Ganfeng Lithium, via sa filiale Leo Lithium. Le site de Goulamina, dont la mise en production commerciale est prévue courant 2026, représente l’un des plus grands projets de lithium à roche dure du continent. Parallèlement, la Russie, via Uranium One (filiale de Rosatom), détient le seul permis d’exploration pour le gisement de Bougoula. L’ISS (Institute for Security Studies) note que cette double présence sino-russe sur les actifs stratégiques maliens rend toute réallocation vers des intérêts américains « hautement improbable » à court terme.
La junte du colonel Assimi Goïta se trouve dans une position de force paradoxale. Bamako a besoin de Moscou pour son soutien militaire (le groupe Africa Corps déploie plusieurs centaines d’hommes sur le territoire) et pour le bouclier diplomatique que la Russie fournit au Conseil de sécurité contre les résolutions occidentales. Pékin, de son côté, offre des infrastructures et des investissements miniers sans conditionnalité politique. Rompre avec l’un ou l’autre pour satisfaire Washington impliquerait un coût sécuritaire et économique que la junte ne peut pas se permettre. Surtout, le discours souverainiste qui fonde la légitimité du régime depuis le coup d’État d’août 2020 interdit tout geste perçu comme un alignement occidental.
Washington en est conscient. La stratégie américaine au Sahel repose moins sur un déplacement des acteurs en place que sur une insertion progressive dans les interstices. Des permis d’exploration aurifère ont récemment été accordés à des sociétés américaines. L’idée de coopérer sur de nouveaux gisements de lithium encore non attribués circule dans les cercles diplomatiques de Bamako. Mais le chercheur Djiby Sow, de l’ISS, souligne le paradoxe fondamental de l’approche américaine : le démantèlement de l’USAID et le retrait du Millennium Challenge Corporation privent Washington des outils de financement du développement qui rendraient son offre crédible face à celle de Pékin. L’Amérique arrive au Sahel avec un carnet de commandes, mais sans carnet de chèques.
Au Niger voisin, la situation est encore plus tendue. Niamey a nationalisé la SOMAIR, jusque-là exploitée conjointement avec le français Orano, et révoqué le permis d’exploitation d’Imouraren, le plus grand gisement d’uranium du pays. Les autorités nigériennes auraient tenté de commercialiser plus de 1 000 tonnes de yellowcake copropriétées avec Orano, aggravant la rupture avec Paris. L’ombre d’un rapprochement avec Téhéran sur le dossier uranifère ajoute une dimension prolifération qui préoccupe aussi bien Washington que l’AIEA. Dans ce contexte, la diplomatie minière américaine au Sahel se heurte à un enchevêtrement d’intérêts et de souverainetés que ni les visites protocolaires ni les promesses de partenariat ne suffisent à démêler.
Le signal envoyé au reste de l’Afrique de l’Ouest est limpide : l’endurance politique peut mener à la réhabilitation internationale, surtout pour les États riches en ressources. L’ISS relève que la démarche américaine, en légitimant de facto les juntes sahéliennes, complique les efforts de l’Union africaine et de la CEDEAO pour dissuader les coups d’État sur le continent. La souveraineté que Washington dit aujourd’hui respecter au Sahel est la même qu’il conteste au Venezuela et traite comme négociable au Groenland.
Le lithium malien cristallise un paradoxe de la géopolitique contemporaine : les minerais de la transition verte sont devenus les enjeux des rivalités les plus anciennes. Bamako joue la carte du pivot, recevant chaque puissance avec les égards dus à un fournisseur potentiel. Mais la souveraineté minière ne se décrète pas dans les palais de conférence : elle se construit dans les codes miniers, les capacités de raffinage local et la formation d’ingénieurs. Sur ces trois fronts, le Mali de 2026 reste au point de départ. Les minerais sont dans le sol. La valeur ajoutée, elle, continue de s’exporter.














