
Des images générées par intelligence artificielle, un vice-président qui pardonne, une police qui refuse de lâcher prise. Au Liberia, l’arrestation de Jerry Nyantee Wrato offre à la loi sur la cybercriminalité signée en août son premier grand procès. Elle révèle surtout qui, de la victime, de la police ou du juge, décide de punir.
Par Kwame Mensah
Jeudi 24 septembre, dans la salle du tribunal pénal B de Monrovia, au Liberia, Jerry Nyantee Wrato était assis sur le banc des prévenus. Face à lui, des chaises vides. Ni l’officier qui l’a interpellé, ni l’inspecteur général de la police, ni les enquêteurs des unités concernées ne s’étaient présentés à l’audience. Le juge Pape Suah a reporté les débats au lendemain, 11 heures, en accordant aux policiers, selon FrontPageAfrica, une « dernière chance » de s’expliquer. Son avocat, Garrison Doldeh Yealue Jr., affirme que son client a été détenu plus de 120 heures, alors que la Constitution libérienne limite la garde à vue à 48 heures. Le motif de l’arrestation : des images générées par intelligence artificielle mettant en scène le vice-président Jeremiah Kpan Koung.
L’affaire est née d’une polémique sur un contrôle de sécurité subi par le vice-président à l’aéroport de Bruxelles. Des contenus fabriqués, décrits par la presse libérienne comme dégradants, ont circulé sur Facebook et TikTok. Wrato est accusé de les avoir produits ou diffusés. La police l’a mis en cause sur quatre chefs prévus par la loi sur la cybercriminalité, notamment l’usage abusif d’appareils, le cyberharcèlement et la diffusion de messages de données incitant à la violence ou préjudiciables. Ce texte, signé le 19 août 2026 par le président Joseph Boakai, n’avait pas encore connu d’application aussi exposée.
Le premier paradoxe de l’affaire tient au plaignant supposé. Jeremiah Koung a publiquement demandé la libération du jeune homme, faisant savoir qu’il ne souhaitait pas de poursuites. La police a refusé. Son inspecteur général, Gregory O. W. Coleman, a fait valoir qu’une fois des faits délictueux présumés portés à la connaissance des forces de l’ordre, l’affaire ne saurait dépendre des seuls souhaits de la personne visée. Le procureur municipal Garpue K. Wonlue a formulé la même doctrine : « Les affaires pénales sont poursuivies au nom de la République, pas du plaignant. » Sur le plan juridique, l’argument se tient ; dans la plupart des systèmes pénaux, l’action publique appartient à l’État. Politiquement, il place l’appareil sécuritaire dans une position singulière : plus royaliste que le roi, il poursuit au nom d’un vice-président qui n’en demande pas tant.
Ce zèle alimente le soupçon que la loi soit moins un outil contre la fraude numérique qu’une arme contre la critique. L’Union de la presse du Liberia, le Centre d’études des médias, l’Association nationale du barreau et plusieurs organisations de la société civile dénoncent des définitions trop larges. Selon allAfrica, qui reprend le 24 septembre les critiques du texte, les dispositions sur le cyberharcèlement, la publication de fausses informations ou les communications offensantes exposent à des peines de deux à cinq ans de prison et à des amendes pouvant atteindre 5 000 dollars. Un message critique sur Facebook pourrait, redoutent les journalistes, être requalifié en harcèlement. Le Congrès pour le changement démocratique (CDC), principal parti d’opposition, annonce par la voix de son cadre Len Eugene Nagbe un recours en contrôle de constitutionnalité. L’ancien ministre des Finances Samuel D. Tweah Jr. qualifie la loi de draconienne.
Le débat est pourtant plus complexe qu’un affrontement entre liberté et censure. Les hypertrucages ne sont pas une menace théorique en Afrique de l’Ouest, où les campagnes électorales récentes ont vu circuler de faux enregistrements et des images truquées de dirigeants. Des contenus sexualisés fabriqués sans consentement relèvent, dans de nombreux pays, du droit pénal ordinaire. Le Liberia n’a pas tort de vouloir encadrer ces pratiques ; il a tort de le faire avec des catégories assez floues pour englober la satire comme la diffamation, et assez larges pour laisser à la police le pouvoir de choisir ses cibles.
C’est là que la procédure en cours devient décisive. Dès le 22 septembre, le juge Pape Suah avait délivré un bref d’habeas corpus ordonnant que Wrato soit retiré de la garde policière et remis au shérif du tribunal. La police, en refusant de comparaître, a donné l’image d’une institution qui se croit au-dessus du contrôle judiciaire. Si la justice sanctionne cette défaillance et impose le respect du délai de 48 heures, la loi sur la cybercriminalité s’appliquera sous surveillance. Si elle s’incline, le précédent sera désastreux : n’importe quel internaute pourra être détenu au-delà des délais légaux au nom d’une infraction numérique mal définie. À la date de rédaction, l’issue de l’audience du 25 septembre n’avait pas été rendue publique.
L’enjeu dépasse Monrovia. Du Nigeria au Kenya, plusieurs États africains ont adopté des lois sur la cybercriminalité dont les dispositions les plus vagues ont servi à poursuivre des journalistes, des blogueurs ou de simples utilisateurs. Le Liberia, qui se présente depuis la fin de la guerre civile comme une démocratie apaisée, et qui a connu en 2023 une alternance pacifique, a davantage à perdre que d’autres dans cette dérive. Le mandat de Joseph Boakai s’est construit sur la promesse d’une gouvernance plus respectueuse des règles. L’affaire Wrato met cette promesse à l’épreuve d’un cas concret, presque trivial, et d’autant plus révélateur.
La sortie de crise est à portée de main. La présidence peut demander au ministère de la Justice de clarifier les critères d’application du texte, comme le réclament déjà plusieurs organisations. Le Parlement peut resserrer les définitions avant que la Cour suprême ne soit saisie. La police, enfin, peut apprendre à comparaître devant un juge. Faute de quoi, une affaire d’images truquées deviendra le premier chapitre d’une histoire bien réelle : celle d’une loi pensée contre les manipulations numériques et devenue, dans les faits, un instrument de contrôle de la parole publique.















