
Une stèle à Anosy, un jour chômé et payé, un colonel au pupitre. Le 25 septembre, Madagascar a célébré le premier anniversaire du soulèvement qui a chassé Andry Rajoelina. Mais les jeunes qui avaient lancé la révolte pour l’eau et l’électricité dénoncent arrestations, promesses différées et élections repoussées à 2027.
Par Chioma Bennett
À Anosy, au cœur d’Antananarivo, la capitale de Madagascar, les rues avaient été fermées pour la cérémonie. Vendredi 25 septembre, le colonel Michaël Randrianirina, chef de l’État, a présidé la commémoration officielle du soulèvement de 2025, entouré des quatre Hauts conseillers de la Refondation de la République. Une stèle a été dévoilée, et la journée déclarée chômée et payée sur l’ensemble du territoire. Le pouvoir entendait honorer la jeunesse qui l’a porté. Une partie de cette jeunesse, elle, n’est pas venue. « C’est grâce à nous, qui sommes descendus dans la rue, qu’ils sont au pouvoir aujourd’hui », confiait à l’AFP Herizo Andriamanantena, ingénieur agronome de 30 ans, qui a passé treize jours en détention au printemps.
Il y a un an, le 25 septembre 2025, les premiers manifestants descendaient dans les rues de la capitale pour protester contre les coupures d’eau et d’électricité. En quelques semaines, la colère s’est élargie à la gouvernance et à la corruption. Au moins 22 personnes sont mortes dans les troubles et la répression. En octobre, l’unité militaire Capsat a rejoint les protestataires ; le président Andry Rajoelina a quitté le pays, et le colonel Randrianirina a prêté serment le 17 octobre 2025 à la tête d’un pouvoir de transition. La page Facebook « Gen Z Madagascar », moteur de la mobilisation, comptait près de 200 000 abonnés avant d’être supprimée.
Le premier grief des anciens manifestants porte sur la liberté même qui leur a permis de renverser le régime. En avril 2026, des militants ont appelé à marcher pour dénoncer la lenteur des réformes. Les nouvelles autorités ont répondu par des arrestations. Herizo Andriamanantena a été poursuivi pour atteinte à la sûreté de l’État et contacts présumés avec des putschistes ; il a perdu son emploi. Cinq autres militants ont été interpellés avec lui. Nomena Ratsihorimanana, 36 ans, membre d’un observatoire national des droits humains, a été relâchée au bout de cinq jours après une arrestation qu’elle décrit comme violente. Pour une génération qui s’est mobilisée contre l’arbitraire, voir ses figures inculpées par le pouvoir qu’elle a installé constitue une rupture morale.
Le deuxième grief est calendaire. Les échéances électorales, qui devaient refermer la parenthèse militaire, glissent. Selon la presse malgache reprise par allAfrica le 12 septembre, le référendum constitutionnel est désormais envisagé entre mai et juillet 2027, et l’élection présidentielle avant décembre 2027. Le colonel Randrianirina s’est rendu à Bruxelles pour solliciter auprès de Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission européenne, une assistance technique et financière pour ces scrutins. La demande d’appui financier adressée à Bruxelles montre que le budget de ces scrutins reste à réunir. La démarche est rationnelle : une élection crédible exige un fichier fiable et des moyens que l’État malgache n’a pas. Elle signifie aussi qu’au moment où le pouvoir célèbre la révolution de 2025, la souveraineté populaire promise reste un horizon lointain.
Le troisième grief, le plus concret, ramène aux origines du mouvement. La révolte est née des délestages et des robinets à sec. Or les défaillances de la Jirama, la compagnie publique d’eau et d’électricité, ne se règlent pas par décret. Elles supposent des investissements lourds, une restructuration financière et du temps, trois ressources rares dans une transition. Dans un pays où près de 70 % de la population a moins de 30 ans, selon l’UNICEF, l’attente devient elle-même un facteur politique. La génération qui a fait tomber un président en trois semaines mesure désormais la lenteur d’un État qui ne change pas au rythme de la rue.
Il serait pourtant réducteur de parler de simple trahison. Le pouvoir de transition peut faire valoir qu’il a ouvert les chantiers d’une concertation nationale et d’une réforme de la gouvernance électorale et obtenu le soutien de partenaires comme l’Union européenne. Il peut aussi rappeler que les armées qui prennent le pouvoir en Afrique francophone, du Mali au Burkina Faso en passant par la Guinée, ont souvent allongé les transitions bien au-delà des promesses initiales, et que Madagascar reste, à ce stade, dans une trajectoire annoncée de retour aux urnes. La différence tient à l’origine du régime : Randrianirina ne tire pas sa légitimité d’un coup d’État classique, mais d’un mouvement civil qu’il a rejoint. C’est précisément ce qui rend sa dette envers la rue plus lourde.
La commémoration du 25 septembre illustre cette ambiguïté. En instituant un jour chômé et en érigeant une stèle, le pouvoir s’approprie la mémoire du soulèvement, jusqu’à en faire un récit fondateur de la Refondation. Mais une révolution dont les acteurs sont poursuivis, et dont les revendications matérielles attendent toujours, devient vite un monument sans héritiers. Les militants de la Gen Z en ont conscience : ils refusent de voir leur mouvement figé dans le marbre pendant que ses exigences restent lettre morte.
Les douze prochains mois diront si Madagascar échappe au schéma des transitions sans fin. Trois marqueurs permettront d’en juger : la publication d’un calendrier électoral ferme, adossé à un financement bouclé ; l’abandon des poursuites contre les militants arrêtés au printemps ; des résultats mesurables sur l’eau et l’électricité dans les grandes villes. Sans ces preuves, le colonel Randrianirina risque de découvrir ce que Rajoelina a appris à ses dépens : à Antananarivo, la jeunesse sait descendre dans la rue, et elle n’a pas la mémoire courte.














