
Neuf votes décourageants, un soutien de Dakar arrivé en juillet, une Union africaine qui l’a lâché en mars : sur le papier, Macky Sall n’a plus rien d’un favori. Mais au Conseil de sécurité, aucun de ses rivaux n’est à l’abri d’un veto. Washington bloquerait la Guyanienne, Pékin et Moscou se méfieraient de la Costaricienne, l’Argentin recule à chaque tour. Et si l’impasse faisait de l’ancien président sénégalais le compromis que personne n’attendait ?
Par Aïssatou Diallo
Le 24 septembre, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies, Bassirou Diomaye Faye s’est entretenu avec Sergueï Lavrov de la succession d’António Guterres. Le même jour, à la tribune, le président sénégalais a présenté son prédécesseur comme un dirigeant capable de parler à tous. Six jours plus tôt, le troisième vote indicatif du Conseil de sécurité avait pourtant accordé à Macky Sall cinq encouragements contre neuf découragements. On l’a vite enterré. Trop vite. Dans une élection où cinq capitales disposent d’un droit de veto, le classement de septembre dit peu de chose du nom qui sortira du Conseil cet automne.
Son parcours n’a rien eu d’une promenade. Sa candidature a été déposée le 2 mars par le Burundi, faute de soutien du Sénégal. Le 27 mars, vingt États membres de l’Union africaine ont rompu la procédure de silence qui devait valider l’appui continental. Dakar ne s’est rallié qu’en juillet, après le limogeage d’Ousmane Sonko le 22 mai. Au Conseil, la tendance n’est pas flatteuse : six encouragements et sept découragements le 30 juillet, cinq et neuf le 18 septembre. Mais ces chiffres ont une limite décisive. Tant que le Conseil n’utilise pas les bulletins de couleur, qui distinguent les votes des membres permanents, personne ne sait d’où viennent les réserves. Or la règle ne varie pas : neuf voix sur quinze, et aucun veto.
Premier constat : aucun favori n’est à l’abri. Rebeca Grynspan mène avec neuf encouragements, mais selon des sources diplomatiques citées par PassBlue, deux de ses cinq votes défavorables pourraient venir de la Chine et de la Russie. Elle avait d’ailleurs chuté de dix à sept encouragements entre juillet et août. Carolyn Rodrigues-Birkett, deuxième avec huit encouragements, se heurte à Washington : selon le New York Times, les États-Unis bloqueraient la Guyanienne, qui avait dénoncé en 2024 devant le Conseil un « véritable génocide » à Gaza. Rafael Grossi glisse de sept à cinq encouragements, avec huit découragements, et traîne l’hostilité déclarée de Téhéran, qui a récusé sa candidature dès décembre 2025.
Michelle Bachelet, lâchée par Washington, a jeté l’éponge le 19 septembre après un seul encouragement contre onze. Reste l’Ougandais Olara Otunnu, qui progresse à cinq encouragements et sept découragements. Ancien secrétaire général adjoint de l’ONU, entré dans la course le 24 juillet et porté par Yoweri Museveni, qu’il avait pourtant affronté à la présidentielle de 2011, il divise surtout le camp africain. Le centre de réflexion Amani Africa lui prédit un avenir à trois conditions : que les favoris soient bloqués, qu’aucun candidat plus solide n’émerge et qu’aucun membre permanent ne le décourage. Autrement dit, que le Conseil cherche un Africain de compromis. C’est précisément le créneau de Macky Sall.
Deuxième constat : l’ancien président sénégalais a méthodiquement cultivé Washington, Pékin et Moscou. Le 29 juin, Wang Yi a vu dans sa candidature un gage de multilatéralisme et de défense du Sud global, et promis que la Chine jouerait « un rôle responsable et constructif » dans le processus. Le 20 juillet, Macky Sall était reçu à Moscou par Sergueï Lavrov. Côté américain, il a pris les devants dès juin dans un entretien au site conservateur Breitbart, qualifiant Donald Trump de « bâtisseur de paix ». Son programme, qui s’attaque aux plus de 40 000 mandats empilés depuis 1945 et prévoit de délocaliser des fonctions hors de New York, répond presque point par point à l’exigence du département d’État d’un retour aux fondamentaux.
Ce grand écart n’a rien d’improvisé. Président en exercice de l’Union africaine, Macky Sall s’était rendu à Sotchi en juin 2022 pour plaider auprès de Vladimir Poutine la levée des blocages sur les céréales et les engrais. Un an plus tard, il faisait partie de la mission de paix africaine reçue à Kiev puis à Saint-Pétersbourg. Il avait aussi porté la candidature de l’Union africaine au G20, admise en septembre 2023. Depuis le retrait de Michelle Bachelet, il est le seul ancien chef d’État encore en lice. Pour un Conseil fracturé entre Occidentaux, Russes et Chinois, ce carnet d’adresses pèse davantage qu’un bon score estival.
Troisième constat, historique celui-là : quand les favoris s’annulent, le Conseil se rabat sur le compromis. En 1981, la Chine a bloqué l’Autrichien Kurt Waldheim et les États-Unis le Tanzanien Salim Ahmed Salim pendant seize tours de scrutin, avant que le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar ne mette tout le monde d’accord. En 1996, le veto américain contre Boutros Boutros-Ghali a ouvert la voie à Kofi Annan. Le Conseil ne choisit pas le candidat le plus populaire ; il retient le moins inacceptable. L’argument de la rotation régionale, qui voudrait que le tour revienne à l’Amérique latine et aux Caraïbes, perd de sa force si les candidats de la région se neutralisent.
Le prochain vote indicatif est attendu après la semaine de haut niveau, qui s’achève le 28 septembre. En 2016, les derniers tours s’étaient tenus début octobre, sous bulletins de couleur. Pour Macky Sall, le chemin est étroit mais lisible : convertir les élus hésitants, s’assurer qu’aucun des cinq permanents ne le bloque et convaincre l’Afrique de se ranger derrière un seul nom plutôt que de se disperser entre Dakar et Kampala. Le mandat d’António Guterres s’achève le 31 décembre. D’ici là, l’ancien président sénégalais n’a pas besoin d’être le premier choix de quiconque. Il lui suffit de devenir le second choix de tous.















