Première femme nommée cheffe du gouvernement au Maroc, Fatima Ezzahra El Mansouri hérite d’une victoire étroite du PAM, 97 sièges sur 395, et d’un scrutin boudé par six inscrits sur dix. Sa coalition devra réconcilier des partis qui se sont déchirés en campagne, sous le regard d’une jeunesse qui ne vote plus.

Par Karim Benyahia

Mardi 29 septembre 2026, au palais royal de Rabat, le roi Mohammed VI a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement du Maroc et l’a chargée de former une coalition. Jamais une femme n’avait dirigé un gouvernement marocain. Dès le lendemain, à 11 heures, elle recevait la délégation du Rassemblement national des indépendants (RNI) conduite par son président, Mohamed Chaouki ; une heure plus tard, celle de l’Istiqlal, menée par son secrétaire général, Nizar Baraka. Le travail, a-t-elle affirmé selon le site Hespress, commence dès aujourd’hui, d’abord au sein du Parti authenticité et modernité (PAM), ensuite avec l’ensemble des formations politiques. Le symbole est puissant. L’arithmétique, elle, l’est beaucoup moins.

Le PAM est arrivé en tête des législatives du 23 septembre avec 97 sièges sur 395, un résultat confirmé le 25 septembre par le ministère de l’Intérieur sans aucune modification du décompte provisoire. Il devance le RNI, le parti du chef du gouvernement sortant Aziz Akhannouch, tombé de 102 à 66 sièges, et l’Istiqlal, qui recule de 81 à 65. Le Parti de la justice et du développement (PJD), laminé en 2021 avec 13 élus, remonte à 54. La participation a plafonné à 38 %, soit, selon Al Jazeera, le deuxième plus faible niveau depuis l’accession au trône de Mohammed VI en 1999, juste au-dessus des 37 % de 2007.

L’article 47 de la Constitution de 2011 impose au souverain de choisir le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête, sans l’obliger à retenir son dirigeant. Le Palais a tranché pour une élue de terrain. Née en 1976, avocate formée à Rabat, à Montpellier et à New York, El Mansouri a conquis la mairie de Marrakech dès 2009, à 33 ans. Elle a présidé le conseil national du PAM de 2015 à 2024 et détenait depuis 2021 le portefeuille de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme et de l’Habitat. Le nom de Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football, avait circulé ; l’expérience partisane l’a emporté sur le profil de gestionnaire.

Le calcul, lui, reste implacable. Il faut 198 sièges pour gouverner. La reconduction de la coalition sortante, PAM, RNI et Istiqlal, offrirait 228 sièges, une majorité confortable sur le papier. Mais ces trois partis ont passé la campagne à s’imputer mutuellement les ratés du quinquennat, et les rapports de force se sont inversés : le PAM, hier deuxième, dicte désormais les termes ; le RNI, hier dominant, doit accepter un rôle de partenaire secondaire. Selon des sources citées par Hespress, le RNI serait prêt à entrer dans une coalition dirigée par le PAM, malgré des résistances internes. L’Istiqlal garde en revanche ses deux options ouvertes, gouvernement ou opposition, et fait monter les enchères. Les portefeuilles sociaux, santé, éducation et emploi, au cœur des griefs exprimés par la jeunesse, seront les plus disputés, car ils conditionneront le bilan de la législature.

Les combinaisons de rechange existent, mais elles coûtent cher. Sans l’Istiqlal, le PAM et le RNI totalisent 163 sièges ; il leur faudrait agréger le Mouvement populaire (29 sièges), l’Union socialiste des forces populaires (26) ou l’Union constitutionnelle (17), chaque appoint réclamant ses maroquins. Chaque siège supplémentaire se paie en ministères, et chaque ministère en cohérence. Sans le RNI, le tandem PAM-Istiqlal pèse 162 sièges et se heurte à la même impasse. Le PJD, lui, a fait savoir qu’il siégerait dans l’opposition. Ce choix n’a rien d’anodin : un parti islamiste revigoré, affranchi de toute responsabilité gouvernementale, deviendra la principale caisse de résonance du mécontentement social pendant toute la législature.

Car le véritable adversaire de la future équipe ne siège pas au Parlement. Avec une participation de 38 %, près de deux inscrits sur trois se sont abstenus. Au lendemain du scrutin, Al Jazeera relevait que les griefs sociaux, emploi, santé, coût de la vie, s’expriment désormais hors des urnes, portés par de jeunes Marocains. El Mansouri semble l’avoir compris : elle a promis des solutions réalistes, tournées en priorité vers les besoins de la jeunesse, et a inscrit l’autonomisation des femmes parmi ses chantiers, en écho aux orientations royales. Reste que le PAM, fondé en 2008 et décrit par Al Jazeera comme proche de la monarchie, n’a jamais incarné la contestation. Il lui faudra prouver qu’un gouvernement issu du sérail peut réformer ce qui a éloigné les électeurs.

Le contrepoint mérite d’être posé. La nomination d’une responsable issue du parti arrivé en tête respecte scrupuleusement la lettre de la Constitution, et le Maroc offre, dans une région où les scrutins sont souvent verrouillés, un exemple rare d’alternance à la tête de l’exécutif par les urnes. Le RNI, première force de 2021, cède la place sans contester les résultats. Mais cette alternance demeure encadrée : le souverain choisit la personne, l’article 42 fait de lui le garant de la continuité de l’État, et la coalition se négociera autant dans les cercles du pouvoir à Rabat que dans l’hémicycle.

Les prochaines semaines diront si Fatima Ezzahra El Mansouri peut transformer un symbole en méthode. Sa première épreuve sera la composition même du cabinet : un gouvernement pléthorique, taillé pour satisfaire trois partis rivaux, trahirait aussitôt la promesse de renouveau. La deuxième tiendra au premier budget, scruté par une jeunesse qui a déjà voté avec ses pieds. L’ancienne maire de Marrakech a bâti sa carrière sur la gestion d’une ville ; elle doit désormais gérer une défiance. Au Maroc, la parité au sommet de l’exécutif vient d’être conquise. La confiance, elle, reste entièrement à reconquérir.