
La Sierra Leone accueille ce 19 juillet la 69e session ordinaire de la conférence des chefs d’État de la CEDEAO. Derrière le renouvellement des instances se joue une question plus rude : que reste-t-il d’une organisation amputée de trois pays et de la moitié de son espace sahélien ?
Par Aïssatou Diallo
Freetown n’avait jamais reçu de sommet de la CEDEAO. La Sierra Leone a mis les moyens : selon l’agence APA, environ 124 millions de dollars ont été mobilisés pour l’accueil de la 69e session ordinaire de la conférence des chefs d’État et de gouvernement, ce dimanche 19 juillet 2026, avec une partie des travaux à Lungi. Une dizaine de chefs d’État et de gouvernement sont attendus. Parmi eux, le président guinéen Mamadi Doumbouya, dont ce sera la première apparition au sein du club ouest-africain depuis son élection, après cinq années de mise à l’écart consécutives au putsch de septembre 2021. Le symbole vaut programme : la CEDEAO réintègre ceux qu’elle peut, faute d’avoir retenu ceux qu’elle a perdus.
Le sommet doit d’abord régler une succession. Le mandat de Julius Maada Bio à la présidence tournante arrive à son terme, et le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye figure parmi les favoris pour lui succéder. Dakar a par ailleurs proposé le général Birame Diop, ancien ministre des Forces armées, pour prendre la tête de la Commission, dont le mandat de quatre ans confié en juillet 2022 au Gambien Omar Alieu Touray s’achève ce mois-ci. Cette double perspective donnerait au Sénégal une position rare : la présidence politique et l’exécutif communautaire. Elle place aussi Dakar en première ligne sur le dossier le plus périlleux, celui des relations avec l’Alliance des États du Sahel. Elle n’est pas sans risque pour Dakar, dont la diplomatie devra composer avec des voisins qui lui reprochent déjà une proximité excessive avec les capitales sahéliennes.
Car c’est bien la fracture sahélienne qui commande tout le reste. Depuis le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la CEDEAO a perdu près de la moitié de sa superficie et une part substantielle de sa population, sans perdre pour autant les problèmes qui vont avec. Les corridors logistiques restent imbriqués : le carburant, les céréales et les marchandises qui alimentent Bamako, Ouagadougou et Niamey transitent toujours par Abidjan, Lomé, Cotonou et Tema. La violence, elle, ne connaît pas les frontières diplomatiques. Le blocus des approvisionnements imposé par les groupes armés dans certaines régions maliennes, comme les incursions récurrentes dans le nord du Bénin et du Togo, rappellent que le Sahel exporte son insécurité vers le golfe de Guinée avec une régularité que ni Bamako ni Abuja ne maîtrisent. La force en attente de la CEDEAO, régulièrement réactivée sur le papier depuis 2024, n’a toujours ni financement pérenne ni chaîne de commandement opérationnelle, et les États côtiers qui devraient la financer sont ceux-là mêmes qui préfèrent traiter directement avec leurs voisins sahéliens.
L’organisation le sait, et l’a en partie acté. Plutôt que de camper sur la fermeté, plusieurs de ses membres ont ouvert des voies bilatérales qui contournent le clivage institutionnel. Le Bénin et le Burkina Faso ont lancé le 14 juillet des patrouilles militaires conjointes dans le secteur de Koualou, aux abords du parc de la Pendjari. Le Niger et le Bénin ont amorcé un dégel frontalier après trois ans de fermeture. Ces arrangements fonctionnent précisément parce qu’ils ne passent pas par la CEDEAO. Le sommet de Freetown se trouve ainsi devant un paradoxe inconfortable : la coopération régionale se porte mieux que l’organisation régionale.
Reste le chantier de la relance, présenté comme le fil rouge des travaux préparatoires : intégration, libre circulation des personnes et des biens, gouvernance communautaire, transformation numérique. La liste est ancienne et l’écart entre le texte et la pratique, documenté. Le protocole de libre circulation de 1979 demeure l’un des acquis les plus concrets de la CEDEAO, mais les tracasseries routières sur les corridors continuent de renchérir le fret de manière significative. Quant à la monnaie unique, l’éco, dont le président de la Commission confirmait encore en août 2025 un lancement en 2027, elle butte sur des critères de convergence que la plupart des États ne respectent pas, sur des régimes de change hétérogènes et, désormais, sur l’absence de trois pays dont deux appartiennent à l’UEMOA. Annoncer une échéance n’équivaut pas à la tenir. Le calendrier de l’éco a déjà été repoussé en 2015, en 2020 puis en 2022.
Il y a plus embarrassant. La légitimité de la CEDEAO s’était historiquement construite sur sa doctrine de tolérance zéro à l’égard des changements anticonstitutionnels de gouvernement. Cette doctrine a été appliquée avec une fermeté variable, sévère au Niger, plus accommodante ailleurs, et l’organisation en paie aujourd’hui le prix en crédibilité. Le retour de la Guinée dans le concert régional, après une transition conclue par l’élection de son auteur, illustre la difficulté : la CEDEAO valide en pratique ce qu’elle condamne en principe. La transition en Guinée-Bissau, où un référendum constitutionnel est convoqué le 30 août par un pouvoir issu d’un coup de force, posera bientôt la même question.
Pour la CEDEAO, la voie est étroite : réaffirmer une norme démocratique qu’elle n’a plus les moyens de faire respecter, ou assumer un pragmatisme sécuritaire et commercial qui la réduirait à une chambre de compensation entre États souverains. Le sommet de Freetown ne tranchera pas. Il désignera des hommes, adoptera des communiqués et renverra les arbitrages au prochain rendez-vous. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ouest-africain, est celle de savoir ce que vaut une organisation d’intégration quand ses membres traitent leurs affaires les plus urgentes en dehors d’elle.















