
Un ambassadeur rappelé d’Asmara le 17 juillet, un port convoité à soixante-dix kilomètres de la frontière, un prix Nobel de la paix qui se fissure : entre Addis-Abeba et l’Érythrée, la réconciliation de 2018 vole en éclats. La Corne de l’Afrique retient son souffle, entre menace de guerre et silences lourds.
Par Chioma Bennett
Le geste est diplomatique, mais il sonne comme un avertissement de guerre. Le vendredi 17 juillet, l’Éthiopie a rappelé son ambassadeur à Asmara, actant la rupture d’une relation qui, il y a sept ans à peine, valait à son Premier ministre Abiy Ahmed un prix Nobel de la paix. En 2018, la poignée de main historique entre Abiy et le président érythréen Isaias Afwerki avait mis fin à vingt ans de guerre froide, rouvert les frontières et les liaisons aériennes, et fait rêver toute la Corne de l’Afrique d’une ère nouvelle. Ce rêve est aujourd’hui en miettes. En moins d’une décennie, les deux hommes qui incarnaient la réconciliation sont redevenus les protagonistes d’une confrontation que la région croyait reléguée au passé. Le symbole est cruel pour un dirigeant dont la distinction suprême récompensait précisément cette paix aujourd’hui défaite.
Pour comprendre ce retournement, il faut remonter à l’obsession géographique d’Abiy Ahmed : la mer. Depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie, deuxième pays le plus peuplé du continent avec plus de 120 millions d’habitants, est privée de tout accès direct à la côte et dépend presque entièrement du port de Djibouti pour son commerce extérieur. Le Premier ministre a fait de la reconquête d’un débouché maritime une cause nationale, allant jusqu’à revendiquer ouvertement le port érythréen d’Assab, à soixante-dix kilomètres seulement de sa frontière. En 2024, il avait déjà provoqué une crise régionale en signant un protocole d’accord avec le Somaliland pour un accès portuaire, au grand dam de Mogadiscio. Ce qui pouvait passer pour une ambition économique légitime a viré à la menace existentielle aux yeux d’Asmara, qui y voit un dessein d’annexion à peine voilé.
L’engrenage s’est emballé au fil de 2026. En février, Addis-Abeba a adressé à l’Érythrée une demande formelle de retrait de ses troupes du territoire éthiopien. Asmara a rétorqué que ces accusations étaient « manifestement fausses et fabriquées ». Depuis, les mouvements militaires se sont multipliés le long d’une frontière jamais réellement démarquée depuis la guerre meurtrière de 1998 à 2000, et les diplomates des deux camps ont troqué le langage de la paix contre celui de la dissuasion et de la mobilisation. Le rappel de l’ambassadeur éthiopien parachève ce glissement : il ne reste presque plus de canal officiel entre les deux capitales pour désamorcer un incident. Or, dans une région saturée d’armes et de rancunes anciennes, c’est précisément l’absence de communication qui transforme un accrochage frontalier en guerre ouverte. Les chancelleries occidentales, alertées, multiplient discrètement les appels au calme, sans grand écho jusqu’à présent.
Au coeur du dispositif se trouve une région : le Tigré. L’accord de paix de Pretoria, signé en novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine, avait mis fin à deux années d’une guerre civile atroce entre le gouvernement fédéral et les forces tigréennes, un conflit qui a fait des centaines de milliers de morts et compté parmi les plus meurtriers du siècle. L’Érythrée, alliée d’Addis-Abeba durant cette guerre, où ses troupes ont été accusées d’exactions massives, n’était pas partie à l’accord et n’a jamais retiré toutes ses forces du nord tigréen. Aujourd’hui, chaque camp soupçonne l’autre d’instrumentaliser les factions tigréennes rivales, désormais divisées entre partisans et adversaires du rapprochement avec le pouvoir central. Le Tigré, hier champ de bataille commun des deux voisins, est devenu la ligne de faille par laquelle la guerre pourrait revenir. Des millions de Tigréens, épuisés par des années de famine et de déplacement, en seraient les premières victimes.
Les répercussions dépasseraient largement les deux protagonistes. La mer Rouge, que borde l’Érythrée, est devenue un théâtre stratégique âprement disputé où se croisent les intérêts des monarchies du Golfe, de l’Égypte, de la Turquie et des puissances occidentales attentives à la sécurité d’une route par laquelle transite une part majeure du commerce mondial. Un embrasement entre Addis-Abeba et Asmara déstabiliserait une Corne déjà minée par la guerre au Soudan voisin, par la fragilité chronique de la Somalie et par les attaques houthistes au large du Yémen. Les partenaires de l’Éthiopie, qui ont massivement investi dans son ouverture économique et dans le grand barrage de la Renaissance sur le Nil, redoutent de voir le géant régional, moteur démographique et économique de l’Afrique de l’Est, replonger dans un conflit ouvert aux conséquences incalculables. Une nouvelle guerre dans la Corne provoquerait un choc migratoire et humanitaire dont l’onde se propagerait bien au-delà de l’Afrique de l’Est.
Pour l’heure, Asmara n’a pas officiellement réagi, et ce silence même inquiète. Dans la grammaire des crises de la Corne, l’absence de réponse précède rarement l’apaisement. Abiy Ahmed, fragilisé sur sa scène intérieure par des insurrections dans les régions amhara et oromo malgré des élections récemment saluées à l’étranger comme un jalon démocratique, joue peut-être la surenchère nationaliste pour ressouder son camp autour d’un ennemi extérieur. Isaias Afwerki, maître intraitable de l’un des États les plus fermés du monde, n’a quant à lui jamais craint ni l’épreuve de force ni l’isolement. La question n’est plus de savoir si la réconciliation de 2018 a échoué, elle a manifestement échoué, mais si la Corne de l’Afrique saura, cette fois encore, s’arrêter au bord du précipice avant qu’il ne soit trop tard.














