Deux baisses de taux en deux mois, une inflation ramenée sous 11 pour cent, des mémorandums signés avec Kinshasa et le PNUD : la Banque nationale d’Angola avance ses pions vers la normalisation. Mais la désinflation de Luanda reste otage d’une variable qu’aucun taux directeur ne maîtrise, le baril de brut.

Par Tunde Adeyemi

Le 14 juillet, la Banque nationale d’Angola a fait ce qu’elle n’osait plus faire depuis des années : desserrer nettement l’étau monétaire. Son taux directeur passe de 17 à 15,75 pour cent, une coupe de 125 points de base, la deuxième en deux mois. Derrière la technicité de la décision, un pari politique se dessine. À Luanda, le gouverneur Manuel António Tiago Dias mise sur un reflux durable de l’inflation pour relancer un crédit étranglé et une économie que la seule manne pétrolière ne suffit plus à porter. L’inflation, tombée à 10,11 pour cent en juin, touche son plus bas niveau depuis onze ans. Après une décennie de crises, de dévaluations successives et de coupes budgétaires imposées, la banque centrale estime avoir enfin gagné le droit de respirer un peu. La question est désormais de savoir si ce répit ouvre une reprise durable ou une simple accalmie avant le prochain choc extérieur.

Le geste rompt avec une longue séquence d’austérité monétaire. Pendant des années, la banque centrale a maintenu des taux à deux chiffres élevés pour défendre le kwanza et juguler une inflation nourrie par la dépréciation de la monnaie et le poids des importations, dans un pays qui produit peu de ce qu’il consomme. L’Angola, deuxième producteur de brut d’Afrique subsaharienne, reste otage du pétrole, qui pèse encore l’essentiel de ses recettes d’exportation et de son budget. Chaque secousse sur les cours du baril se répercute mécaniquement sur les réserves de change, sur la monnaie et, au bout de la chaîne, sur le pouvoir d’achat des ménages. Le pays a d’ailleurs quitté l’OPEP fin 2023, jugeant les quotas de l’organisation contraires à ses intérêts de producteur en quête de revenus. Assouplir aujourd’hui, c’est parier que le pire est passé.

La banque centrale a d’ailleurs revu ses propres prévisions à la baisse. Elle anticipe désormais une inflation de 8,6 pour cent en fin d’année, contre 11,5 pour cent auparavant, et vise un retour à un rythme à un chiffre pleinement soutenable d’ici 2027. En rendant le crédit moins cher, elle espère réveiller l’investissement privé et la consommation, dans un pays où le chômage des jeunes reste massif et où la diversification hors pétrole, promise depuis l’arrivée de João Lourenço au pouvoir en 2017, peine à se concrétiser. Le corridor de Lobito, cette voie ferrée réhabilitée avec le soutien de Washington et de l’Union européenne pour exporter le cuivre et le cobalt congolais et zambien vers l’Atlantique, incarne cette ambition d’une économie de transit et de services, moins suspendue aux seuls soubresauts du marché mondial du brut. Encore faut-il que les banques commerciales, longtemps frileuses, répercutent réellement la baisse sur le coût du crédit accordé aux entreprises et aux ménages.

La détente monétaire s’accompagne d’une offensive d’intégration financière. Le 8 juillet, à Luanda, la Banque nationale d’Angola et la Banque centrale du Congo, représentée par son gouverneur André Wameso, ont signé un mémorandum d’entente pour fluidifier les paiements transfrontaliers, coordonner leurs politiques de change et renforcer la supervision bancaire entre deux voisins que quinze cents kilomètres de frontière commune lient étroitement. Trois jours plus tôt, l’institution angolaise scellait un accord avec le Programme des Nations unies pour le développement sur l’inclusion financière, dans un pays où une large part de la population reste éloignée du système bancaire. Luanda ne cherche pas seulement à faire baisser les prix : elle veut arrimer son système financier à celui du continent, à l’heure où la zone de libre-échange africaine et les systèmes de paiement panafricains redessinent la carte des échanges. Pour Luanda, longtemps tournée vers l’Atlantique et ses acheteurs de brut, ce virage continental n’a rien d’anecdotique.

Le pari n’est pas sans danger. Baisser les taux trop vite, c’est risquer de raviver l’inflation ou de fragiliser le kwanza si les cours du pétrole venaient à décrocher brutalement. L’Angola sort à peine d’un cycle de surendettement qui l’a contraint à négocier de lourds rééchelonnements avec ses créanciers, la Chine en tête, à qui il rembourse une partie de sa dette en livraisons de brut. La marge de manoeuvre reste étroite : une remontée des tensions géopolitiques, un choc sur l’offre mondiale d’hydrocarbures, et la trajectoire de désinflation si patiemment construite pourrait s’inverser en quelques semaines. Le gouverneur avance donc à pas comptés, un oeil rivé sur les prix intérieurs, l’autre sur les écrans de cotation de Londres, conscient que la crédibilité d’une banque centrale se gagne lentement et se perd très vite. Les créanciers, eux, surveillent chaque décision, prompts à sanctionner le moindre signe de laxisme monétaire.

En définitive, la politique monétaire angolaise n’est pas seulement un outil technique de gestion des prix ; elle redessine les marges d’un État qui tente de sortir de la dépendance au pétrole sans en avoir encore tout à fait les moyens. La question dépasse largement Luanda. De l’Angola au Nigéria, du Congo au Gabon, les grands pays pétroliers du continent affrontent le même dilemme vertigineux : comment financer une diversification coûteuse quand la rente censée la financer est précisément ce dont il faut apprendre à s’affranchir ? La baisse des taux de juillet offre un peu d’oxygène aux entreprises et aux ménages angolais. Elle ne résout pas, et ne pouvait pas résoudre à elle seule, l’équation de fond d’une économie encore rivée au cours d’une matière première qu’elle ne maîtrise pas.