
Pour la première fois sur le sol libyen, les chefs militaires rivaux se sont retrouvés à Syrte pour unifier l’armée. Portée par l’initiative américaine de Massad Boulos, qui échange promesses pétrolières contre unité, la manœuvre bute encore sur les milices de Misrata et les heurts de Tripoli.
Par Karim Benyahia
Syrte, dimanche 12 juillet 2026. Dans cette ville du centre libyen, longtemps ligne de front entre les deux moitiés du pays, les chefs militaires rivaux se sont assis à la même table. Pour la première fois, la rencontre s’est tenue sur le sol national, et non dans une capitale étrangère. D’un côté, l’état-major de l’Ouest, dépendant du Gouvernement d’union nationale d’Abdelhamid Dbeibah ; de l’autre, l’appareil militaire de l’Est, lié au maréchal Khalifa Haftar. Les deux camps ont proclamé l’unification de l’armée comme seule voie vers une stabilité durable.
La symbolique est lourde. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye vit coupée en deux, un gouvernement à Tripoli, un pouvoir concurrent en Cyrénaïque, chacun adossé à ses milices et à ses parrains étrangers. Les tentatives de réconciliation se sont succédé sans jamais réunir les militaires sur le terrain libyen. Que les chefs d’état-major se retrouvent à Syrte, sous l’égide de la mission d’appui des Nations unies, marque donc une rupture de méthode. Selon les comptes rendus de la rencontre, les participants ont acté le principe d’une force unique et la nécessité de sortir les groupes armés de la logique de prédation qui gangrène l’État. Syrte n’a pas été choisie au hasard : ville natale de Kadhafi, verrou stratégique sur la route côtière reliant l’Ouest et l’Est, elle incarne à elle seule la ligne de partage que les belligérants disent vouloir effacer.
Derrière cette avancée se profile une main américaine. La séquence s’inscrit dans ce que l’on nomme déjà l’initiative Boulos, du nom de Massad Boulos, conseiller de Donald Trump pour les affaires arabes et africaines. Le marché est limpide : Washington fait miroiter des investissements pétroliers massifs en échange de l’unité politique et militaire. La formule de partage du pouvoir explorée par les Américains maintiendrait Abdelhamid Dbeibah à la tête du gouvernement, tout en élevant Khalifa Haftar à une fonction exécutive nationale de premier plan, possiblement à la tête d’une structure présidentielle unifiée. Le pétrole, encore lui, sert de ciment à une réconciliation que ni l’ONU ni les Européens n’avaient réussi à imposer. Pour Washington, l’enjeu dépasse la seule Libye : reprendre pied dans un pays méditerranéen riche en pétrole, c’est aussi contenir l’influence russe sur la rive sud et surveiller une route migratoire majeure vers l’Europe.
Les signaux d’un dégel se sont accumulés. Pour la première fois depuis plus d’une décennie, les rivaux ont paraphé un budget national unifié, et une date d’élection présidentielle a été évoquée pour le 17 février prochain. Ces gestes, longtemps inimaginables, nourrissent l’idée qu’un point de bascule approche. Pour une population épuisée par quinze ans de fractures, de coupures et de violence larvée, la perspective d’un État unique, doté d’une seule armée et d’un seul budget, ressemble à une promesse presque oubliée. Les compagnies pétrolières, elles, guettent la stabilisation d’un pays qui détient les premières réserves d’hydrocarbures d’Afrique. La perspective d’un scrutin, si elle se confirmait, offrirait pour la première fois depuis 2014 un horizon institutionnel partagé par les deux camps.
Reste que l’histoire libyenne est un cimetière d’accords enterrés. Les obstacles n’ont pas disparu, ils se sont seulement déplacés. Les puissants groupes armés de Misrata, pilier militaire de l’Ouest, ont rejeté le plan américain, y voyant une manœuvre destinée à consacrer Haftar. À Tripoli même, de meurtriers affrontements entre milices ont récemment rappelé que la capitale reste une poudrière, et que le pouvoir de Dbeibah ne contrôle pas ses propres factions armées. La bataille pour le contrôle des services de renseignement, dans l’Ouest, ajoute une ligne de faille supplémentaire. Chaque protagoniste avance, un œil sur la table des négociations, l’autre sur ses arrières. Aucun des chefs présents à Syrte ne commande réellement la myriade de brigades qui quadrillent l’Ouest, si bien qu’un accord conclu au sommet peut buter sur le veto d’un commandant local.
Pour les acteurs extérieurs, la partie est un jeu d’équilibriste. La Russie, présente militairement aux côtés de Haftar, la Turquie, protectrice de Tripoli, l’Égypte, les Émirats et désormais les États-Unis avancent leurs pions dans un pays où chaque baril compte. L’initiative Boulos rebat les cartes en plaçant Washington au centre d’un dossier qu’il avait longtemps délégué. Mais l’irruption américaine, si elle accélère le processus, risque aussi de heurter les intérêts d’acteurs qui ont investi des années et des armes dans le statu quo. Une réconciliation dictée de l’extérieur, sur fond de promesses pétrolières, ne vaudra que si elle rencontre l’assentiment des milices qui, sur le terrain, tiennent le vrai pouvoir. Chaque parrain redoute qu’une armée unifiée, si elle voyait le jour, ne rebatte les cartes à son détriment et ne referme les brèches par lesquelles il pèse aujourd’hui sur le pays.
En définitive, la réunion de Syrte n’est pas seulement une photographie diplomatique de plus ; elle teste l’hypothèse qu’un partage négocié de la rente pétrolière puisse réussir là où quinze ans de médiations ont échoué. Le pari est audacieux, car il suppose que des chefs de guerre acceptent de troquer leur rente locale contre une part d’un pouvoir central. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libyen, est celle de savoir si l’unité peut s’acheter, ou si elle exige un contrat politique que ni Washington ni les armes ne peuvent imposer. À Syrte, les généraux ont parlé d’une même voix. Reste à voir si leurs milices, elles, écouteront.















