
Depuis le 14 juillet, les armées béninoise et burkinabè patrouillent ensemble à Koualou, contre les groupes armés qui rôdent autour de la Pendjari. Un pilier de la CEDEAO et un membre de l’AES cousent ainsi une coopération sécuritaire que la diplomatie régionale n’a pas su bâtir.
Par Aïssatou Diallo
À Koualou, sur la ligne incertaine qui sépare le nord du Bénin de l’est du Burkina Faso, des soldats des deux armées patrouillent désormais côte à côte. Depuis le 14 juillet 2026, Cotonou et Ouagadougou ont lancé des patrouilles militaires conjointes dans cette zone frontalière, jouxtant le parc de la Pendjari, pour traquer les groupes armés qui prospèrent sur la porosité des limites. L’opération paraît modeste ; sa portée politique ne l’est pas.
Le geste rapproche en effet deux États que la géopolitique régionale opposait presque par principe. Le Burkina Faso, dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré, appartient à l’Alliance des États du Sahel, ce bloc né de la rupture du Mali, du Niger et du Burkina avec la CEDEAO. Le Bénin, lui, demeure un pilier de l’organisation ouest-africaine, et son nouveau président, Romuald Wadagni, investi le 24 mai 2026 après avoir succédé à Patrice Talon, n’a pas rompu les amarres. Sur le papier, les deux capitales campent de part et d’autre d’une frontière diplomatique réputée hermétique. Sur le terrain, elles cousent en silence une coopération que les institutions régionales n’ont pas su, ou pas voulu, organiser. Ce grand écart n’a rien d’anodin : depuis la rupture, la CEDEAO et l’AES se toisent, multiplient les communiqués acides et peinent à coordonner la moindre riposte commune face à une insécurité qui, elle, ne s’embarrasse d’aucune frontière.
Le contexte a précipité ce dégel. Les massifs boisés du nord béninois, longtemps épargnés, sont devenus un front actif de l’insurrection qui ronge le Sahel. Les attaques contre les forces béninoises se sont multipliées le long du fleuve Pendjari, et Cotonou a compris qu’aucun mur administratif n’arrêterait des combattants circulant à moto entre les deux pays. La visite de Romuald Wadagni à Ouagadougou, le 2 juin 2026, avait scellé l’intention : renforcer la coopération militaire, partager le renseignement, coordonner les opérations. Les patrouilles de Koualou en sont la traduction concrète, et plusieurs sources évoquent déjà l’ambition d’y associer, à terme, le Niger voisin. Le nord du Bénin, qui borde à la fois le Burkina et le Niger, est devenu l’un des points d’extension de la menace vers les pays du golfe de Guinée, longtemps considérés comme des sanctuaires.
Pour les populations frontalières, l’enjeu est vital. Koualou est un carrefour, un point de passage pour les éleveurs, les commerçants et les convois qui relient le nord du Bénin à l’est burkinabè. C’est aussi un couloir d’infiltration pour des groupes qui rançonnent, enlèvent et déplacent des villages entiers. Une présence militaire coordonnée peut, à court terme, rassurer et sécuriser les grands axes. Mais l’histoire sahélienne invite à la prudence : ailleurs, la militarisation des zones frontalières a parfois nourri les tensions communautaires, entre agriculteurs et éleveurs, entre l’armée et des populations soupçonnées de complicité. Le succès des patrouilles se mesurera moins au nombre de combattants neutralisés qu’à la capacité des deux États à ne pas retourner la force contre les civils qu’ils prétendent protéger.
Pour les deux capitales, le calcul est autant sécuritaire que diplomatique. Ouagadougou, isolé depuis sa sortie de la CEDEAO et son basculement dans l’orbite russe, trouve à Cotonou une fenêtre respectable sur le reste de la région. Cotonou, de son côté, obtient une coopération de proximité que la CEDEAO, engluée dans sa crise avec l’AES, ne pouvait plus garantir. Chacun contourne ainsi le blocage institutionnel par le bas, au nom d’une urgence sécuritaire qui ignore les frontières idéologiques. Un titre de la presse régionale résume la manœuvre : la lutte antiterroriste contourne les blocages entre la CEDEAO et l’AES. La formule dit l’essentiel. Là où les organisations régionales s’affrontent, les États font sécession pragmatique et s’arrangent bilatéralement. Pour Ibrahim Traoré, montrer qu’un pays de la CEDEAO accepte de coopérer avec lui constitue aussi une victoire symbolique, à opposer au récit d’isolement que lui prêtent ses adversaires.
Cette débrouille a pourtant ses limites. Une coopération de terrain ne remplace pas une architecture régionale de sécurité. Sans mandat commun, sans financement mutualisé, sans chaîne de commandement partagée, les patrouilles de Koualou restent tributaires de la bonne volonté de deux exécutifs et d’une confiance encore fragile entre une armée conventionnelle et une junte adepte des supplétifs. Le moindre incident, une bavure, un désaccord sur le partage du renseignement, pourrait tout figer. Et rien ne garantit que Cotonou, membre de la CEDEAO, ne subira pas les pressions d’une organisation soucieuse de ne pas légitimer, même indirectement, les régimes sahéliens qui l’ont défiée. Les précédents abondent de coopérations transfrontalières annoncées en fanfare, puis vidées de leur substance faute de moyens ou de volonté politique durable.
En définitive, l’initiative de Koualou n’est pas seulement une opération militaire de plus dans le Sahel ; elle révèle une recomposition silencieuse des solidarités africaines. Face à une menace commune, les frontières idéologiques dessinées par la CEDEAO et l’AES s’effacent au profit d’alliances de nécessité, tissées loin des sommets et des communiqués. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de Koualou, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest se réorganisera autour de ses blocs officiels ou autour de ces coopérations pragmatiques que la guerre impose. Le long de la Pendjari, deux armées que tout devait séparer marchent au même pas. C’est peut-être là, et non dans les couloirs des institutions, que se joue l’avenir sécuritaire de la région.















