Enlevé à Nairobi en novembre 2024, détenu plus de cinq cents jours, menacé de pendaison par le fils du président : Kizza Besigye comparaît depuis le 11 juin pour trahison devant la Haute Cour de Kampala. Derrière le dossier pénal, c’est la succession de Yoweri Museveni qui s’instruit.

 

Le 11 juin 2026, dans le box de la Haute Cour de Kampala, un homme de soixante-dix ans écoute l’accusation égrener ses premiers témoins. Kizza Besigye, quatre fois candidat à la présidence ougandaise, comparaît pour trahison aux côtés de son assistant Obeid Lutale et du capitaine Denis Oola. Le parquet leur impute un complot visant à renverser le président Yoweri Museveni, ourdi au fil de réunions tenues à Genève, Athènes, Nairobi et Kampala, avec recherche de fonds, d’armes et d’entraînement militaire. L’infraction est passible de la peine de mort. Le procès que le pouvoir promettait depuis dix-huit mois s’ouvre enfin, et il ne ressemble à aucun autre.

Car tout, dans ce dossier, commence par un enlèvement. Le 16 novembre 2024, Besigye est capturé en plein Nairobi par des agents ougandais, transféré de force à Kampala sans la moindre procédure d’extradition, puis enfermé à la caserne militaire de Makindye et traduit devant une cour martiale. En janvier 2025, la Cour suprême ougandaise juge que les civils ne relèvent pas des tribunaux militaires et ordonne le renvoi des poursuites vers la justice ordinaire. L’arrêt, salué alors comme historique, devait mettre fin aux procès militaires d’opposants ; il n’a pas ouvert les portes de la prison. Victoire de papier : plus de cinq cents jours après son rapt, l’opposant demeure derrière les barreaux, malgré une grève de la faim et une santé déclinante.

La défense a fait de cette origine viciée son angle d’attaque. Devant la Haute Cour, Besigye et Lutale soutiennent que leur arrestation illégale à l’étranger rend caduques toutes les poursuites qui en découlent : détention au secret, privation d’avocats, de visites familiales et de soins, comparution devant une juridiction incompétente. Erias Lukwago, maire de Kampala et coordinateur de la défense, prévient que le procès ne pourra pas avancer sérieusement tant que les garanties d’un jugement équitable ne seront pas réunies. La cour a enjoint aux cinq parties mises en cause de déposer leurs réponses avant le 18 juin, l’audience sur cette requête étant fixée au 30 juin.

Parmi ces parties figure un nom qui dit tout du caractère politique de l’affaire : le général Muhoozi Kainerugaba, chef des armées et fils du président. Besigye l’a assigné en justice pour des menaces de mort publiées en ligne. Les pièces versées au dossier citent un message du 16 janvier 2025 : « Nous pendrons KB le jour des Héros. C’est le meilleur jour pour qu’il meure. » Un autre, daté du 19 février 2026, qualifie l’opposant de « mort en sursis ». En avril 2026 encore, le général évoquait une pendaison dès le mois suivant. Qu’un justiciable encoure la peine capitale pendant que le commandant des forces armées annonce publiquement son exécution résume l’état du droit en Ouganda. La défense réclame que ces déclarations soient versées au débat comme la preuve d’une condamnation prononcée d’avance.

L’itinéraire de l’accusé éclaire cet acharnement. Candidat malheureux face à Museveni en 2001, 2006, 2011 et 2016, fondateur du Forum pour le changement démocratique, Besigye a contesté chaque scrutin devant les tribunaux, documenté les fraudes et payé chaque campagne d’arrestations et d’assignations à résidence. Sa capture, en novembre 2024, l’a écarté de fait de la présidentielle de janvier 2026, organisée sans lui. Ancien médecin personnel du chef de l’État devenu son rival le plus constant, il incarne tout ce que le régime doit neutraliser : une opposition qui survit à la prison, une légitimité historique issue du maquis, une capacité intacte à mobiliser Kampala.

Derrière le prétoire se joue en effet une affaire plus vaste : la succession. Museveni, quatre-vingt-un ans, règne depuis 1986. Son fils Muhoozi, propulsé à la tête de l’armée, s’affiche en héritier impatient, multipliant des provocations en ligne que la présidence ne désavoue jamais vraiment. Le procès Besigye offre à cette transition dynastique un théâtre judiciaire : il s’agit moins de prouver un complot que de montrer, à toute la classe politique ougandaise, le prix de la dissidence au moment où la maison Museveni organise sa perpétuation.

Le mode opératoire inquiète au-delà de l’Ouganda. L’enlèvement de Nairobi s’inscrit dans une série de rapts transfrontaliers visant, au Kenya, les dissidents de la région : l’Agence France-Presse rapportait encore, le 9 juin, l’enlèvement à Nairobi d’un lanceur d’alerte sud-soudanais. Ni Kampala ni Nairobi n’ont fourni, à ce jour, d’explication officielle convaincante sur les conditions du transfert de Besigye. Le Kenya, longtemps refuge des opposants est-africains, devient une zone de chasse où les services voisins opèrent sans entrave. Pour la Communauté d’Afrique de l’Est, qui proclame la libre circulation des personnes, le précédent est dévastateur.

Le verdict, quel qu’il soit, dira moins la culpabilité de Besigye que la nature du régime finissant de Museveni. Un acquittement exposerait la vacuité d’un dossier bâti sur un rapt ; une condamnation transformerait le vieux rival en martyr, suspendu à une grâce humiliante. Pour le pouvoir ougandais, la voie est étroite : juger Besigye sans en faire une icône, préparer la succession sans l’incendier. En définitive, ce procès n’est pas seulement une affaire pénale ; il redessine les rapports de force entre la maison Museveni, son armée et une société ougandaise sommée d’assister en silence à sa propre mise sous tutelle.