
Le 17 mai, les Cap-Verdiens ont congédié sans drame un Premier ministre en poste depuis 2016. Le PAICV revient au pouvoir, Ulisses Correia e Silva s’efface. Mais derrière la transition exemplaire, un chiffre dérange : 53,3 pour cent d’abstention. La vitrine démocratique de l’Atlantique se fissure par le bas.
Dimanche 17 mai, peu après la fermeture des bureaux de vote à Praia, Ulisses Correia e Silva n’a pas attendu les chiffres définitifs pour reconnaître sa défaite. Premier ministre depuis 2016, chef du Mouvement pour la démocratie, il a concédé la victoire à ses adversaires et annoncé son retrait de la direction du parti. En quelques minutes, sans contestation ni recours, l’archipel a basculé. Le Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert retrouvait le pouvoir qu’il avait perdu une décennie plus tôt. La passation s’annonce aussi nette que le scrutin fut calme.
Rien d’étonnant, en apparence, dans ce pays singulier. Avec un demi-million d’habitants répartis sur dix îles volcaniques de l’Atlantique, le Cap-Vert passe pour l’une des démocraties les plus solides du continent. Depuis l’ouverture pluraliste de 1991, deux formations se partagent le pouvoir et se le cèdent sans heurts : le PAICV, héritier du mouvement indépendantiste d’Amilcar Cabral, et le MpD, de centre droit. Aucun coup d’État, aucune fraude massive, aucune crise post-électorale n’est venue entacher ce bipartisme tranquille. Là où le voisinage ouest-africain accumule transitions militaires et troisièmes mandats forcés, l’archipel cultive une réputation d’exception démocratique presque suisse.
Le scrutin de mai confirme la mécanique. Le PAICV, conduit par Francisco Carvalho, a recueilli 46,7 pour cent des suffrages, soit 37 des 72 sièges de l’Assemblée nationale, devant le MpD et ses 43,6 pour cent. L’Union cap-verdienne indépendante et démocratique complète le tableau avec deux élus. Carvalho, désormais Premier ministre désigné, hérite d’une majorité absolue et d’un mandat clair. La transition se fera dans les formes, sans le vacarme qui accompagne ailleurs les changements de majorité.
Pourtant, un chiffre brouille ce tableau idyllique. L’abstention a atteint 53,3 pour cent : plus d’un électeur sur deux a boudé les urnes. Le record interroge la vitalité réelle d’un modèle si souvent cité en exemple. La démocratie cap-verdienne fonctionne, mais elle mobilise de moins en moins. Cette désaffection n’est pas qu’un caprice statistique. Elle traduit une lassitude devant une alternance qui ressemble parfois à un jeu de chaises musicales entre deux appareils, sans renouvellement profond du personnel ni des idées. Quand le choix se résume à deux partis qui ont chacun gouverné, l’électeur déçu préfère parfois rester chez lui.
Le scrutin portait pourtant des enjeux concrets. La diaspora, dispersée du Portugal aux États-Unis et jusqu’en Angola, élit ses propres représentants et pèse sur l’orientation du pays par ses transferts financiers, qui comptent parmi les premières sources de devises. Sa relative indifférence aux urnes, conjuguée à la désaffection intérieure, dessine une citoyenneté qui se délite à mesure que les insulaires misent leur avenir sur le départ plutôt que sur le bulletin. L’abstention de 2026 prolonge une tendance plus qu’elle ne marque un accident : de cycle en cycle, la participation s’érode, comme si la régularité même du jeu démocratique avait fini par lasser un électorat qui n’en attend plus de rupture. La belle santé institutionnelle masque une fatigue civique que ni le PAICV ni le MpD n’ont voulu nommer pendant la campagne.
Le bilan économique de la décennie Correia e Silva explique en partie ce désenchantement. Le pays vit du tourisme, qui pèse près d’un quart de son produit intérieur brut et qui s’était effondré pendant la pandémie avant de redémarrer péniblement. La dette publique reste lourde, longtemps proche de 120 pour cent du PIB, nourrie par une économie insulaire qui importe presque tout, de l’énergie à l’alimentation. Les sécheresses à répétition ont vidé les campagnes et accéléré une émigration ancienne : il y a aujourd’hui davantage de Cap-Verdiens hors des îles que sur les îles. Les transferts de la diaspora, vitaux pour les ménages, ne compensent pas l’absence de perspectives pour une jeunesse dont une large part reste sans emploi. La hausse des prix importés, énergie et denrées en tête, a rogné le pouvoir d’achat et nourri un mécontentement diffus que la croissance touristique, concentrée sur quelques îles et quelques mains, n’a pas suffi à éteindre.
Le PAICV a fait campagne sur ce terrain social, promettant de réduire le coût de la vie et de relancer un emploi qui demeure rare et précaire. Reste un doute : Francisco Carvalho, gestionnaire discret et moins charismatique que son prédécesseur, saura-t-il traduire ces engagements sans creuser une dette déjà surveillée de près par les bailleurs ? La marge budgétaire est mince. Le Cap-Vert, sorti en 2007 de la catégorie des pays les moins avancés, doit emprunter à des conditions moins favorables qu’avant, et le retour aux affaires d’une formation qui avait dirigé le pays jusqu’en 2016 n’efface pas le souvenir de sa propre gestion. Carvalho devra prouver vite, dans un contexte régional alourdi par la flambée des cours du pétrole, que l’alternance n’est pas qu’un changement d’étiquette.
L’enjeu dépasse l’archipel. Dans une Afrique de l’Ouest où les institutions vacillent, le Cap-Vert reste un argument précieux : la preuve qu’une alternance pacifique est possible, que les urnes tranchent et que les perdants s’inclinent sans rameuter la rue ni les casernes. Mais une démocratie qui se vide de ses électeurs finit par perdre de sa substance, même lorsqu’elle préserve scrupuleusement ses formes. La présidentielle de novembre dira si ce sursaut civique est rattrapable, ou si l’exception cap-verdienne se réduit peu à peu à une belle mécanique qui tourne à vide.















