
Après une tournée du Bureau des Affaires africaines à Bamako, Niamey et Ouagadougou entre février et avril 2026, l’administration Trump assume un rapprochement pragmatique avec les juntes du Sahel. Uranium, lithium, or, le tropisme minier prime sur la grammaire démocratique. Analyse d’un revirement.
Le protocole d’accord signé fin février 2026 à Niamey entre Nick Checker, chef du Bureau des Affaires africaines au Département d’État, et le ministre nigérien de la Santé publique aurait paru anodin il y a deux ans. Une coopération sanitaire en reconstruction, dix médecins militaires détachés, un programme conjoint de vaccination. Le détail compte. Il atteste d’une chose tenue silencieuse à Washington depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, à savoir que la deuxième administration républicaine considère que les sanctions imposées au Mali, au Burkina Faso et au Niger après les coups d’État de 2020 à 2023 n’ont pas atteint leur cible. Elles ont laissé le terrain à Moscou. Elles ont éloigné Paris. Elles ont offert à Pékin un boulevard. L’opportunité minière qui s’ouvre dans le Sahel mérite, selon les conseillers de la nouvelle équipe Rubio, mieux que la posture morale. Trois capitales, trois juntes, une diplomatie remise en chantier sans tambour ni trompette. Le contraste avec l’époque Biden est saisissant. Là où Antony Blinken refusait, en 2024 encore, de recevoir les émissaires des juntes sahéliennes au-dessus du rang de chargé d’affaires, Nick Checker est rentré le 30 avril à Washington avec trois lettres d’intention signées de la main des chefs d’État. Le geste ne se discute plus, il se traite.
Le calendrier illustre la cohérence. Le 2 février, Bamako reçoit Nick Checker pour un entretien avec Abdoulaye Maïga, premier ministre malien. Le 28 février, Niamey signe le protocole sanitaire et un mémorandum d’intention sur les minerais. Le 8 avril, Ouagadougou clôt la séquence par une visite réduite mais aux objectifs explicites, à savoir les minerais critiques. La doctrine, mise au point par Marco Rubio au Département d’État et par Massad Boulos au Conseil de sécurité nationale pour l’Afrique, repose sur trois piliers. Premièrement, sécuriser l’accès américain aux ressources stratégiques que la Chine et la Russie monopolisent dans la région, à savoir l’uranium nigérien pour les centrales civiles américaines, l’or et le lithium maliens pour la transition électrique, et le manganèse burkinabè pour la sidérurgie. Deuxièmement, peser sur la doctrine de défense des trois États par des partenariats sécuritaires alternatifs aux opérations russes d’Africa Corps, héritier discret de Wagner. Troisièmement, déconnecter le commerce de la condition démocratique, considérée par l’équipe Trump comme un luxe d’ancien monde. La rupture est anthropologique autant que diplomatique. Elle est aussi budgétaire. Le Congrès a voté en mars une enveloppe Africa Resilience Act, dotée de 1,2 milliard de dollars sur trois ans, fléchée vers les pays partenaires des chaînes d’approvisionnement minier. La moitié de cette ligne pourrait, selon une note interne du Bureau africain, profiter à l’AES si les juntes acceptent un cadre commercial homologué par le Département du Commerce.
Sur le terrain, le revirement est lu en miroir par chaque junte. Assimi Goïta, à Bamako, accueille le retour américain comme une diversification utile alors que le siège jihadiste de Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin gangrène l’économie de la capitale depuis septembre 2025 et que le contingent russe peine à sécuriser les convois de carburant. Ibrahim Traoré, à Ouagadougou, voit dans ce dialogue une forme de reconnaissance internationale après quatre ans d’isolement et l’occasion d’attirer des investissements miniers privés américains, notamment ceux du groupe Lithium Americas et du fonds TerraCom. Mais Abdourahamane Tiani, à Niamey, joue plus serré. La mine d’uranium d’Imouraren reste contrôlée par Orano, l’opérateur français renommé, et l’arrivée américaine doit aussi se négocier avec Paris, malgré la rupture diplomatique de 2023. Le Niger, doté de quatre mille tonnes d’uranium annuelles et d’un gisement de lithium estimé à soixante-quinze mille tonnes près d’Agadez, devient ainsi le théâtre central d’un triple positionnement franco-russo-américain. Ce que Tiani gagne en marge de manœuvre, il le perd en visibilité stratégique. La tentation est forte, à Niamey, de transformer chaque dossier minier en arme diplomatique. Le risque est tout aussi grand de s’y brûler les doigts.
Reste l’ombre russe. L’Africa Corps, succession assumée du groupe Wagner après l’élimination d’Evgueni Prigojine en août 2023, compte encore près de quatre mille hommes répartis entre les trois pays, et Moscou n’a pas dit son dernier mot. Le retour américain, plutôt que de fermer la porte russe, l’oblige à se redessiner. Moscou multiplie les concessions minières en échange d’engagements sécuritaires moins coûteux, tandis que Washington exige des contrats commerciaux solides mais offre moins d’instructeurs militaires. La doctrine du « commercial first » laissera-t-elle, ou pas, les juntes assumer leur double dépendance ? La question n’est pas seulement stratégique. Elle est, à terme, civilisationnelle. Bamako, Niamey et Ouagadougou peuvent-elles, sur la durée, refonder une grammaire diplomatique qui leur soit propre, ou continueront-elles à arbitrer entre des puissances qui se relaient à leur porte ? Africa Corps, Pentagone, Quai d’Orsay, Beijing, Riyad, Ankara, la cour des prétendants s’élargit. La Turquie, présente dans toutes les capitales sahéliennes via Bayraktar et l’opérateur ferroviaire TÜRASAŞ, n’est pas en reste. Au cœur du Sahel, la souveraineté revendiquée se monnaye désormais en gigaoctets de données géologiques, et chaque accord minier devient un alignement implicite. L’on sait, depuis le partage colonial de 1885, que les cartes minières précèdent rarement la paix qu’on leur promet. Le test viendra, comme toujours, des urnes populaires, à supposer qu’on les rouvre.















