L’Union européenne menace de couper son financement à la mission rwandaise de Cabo Delgado dès la fin mai 2026. Sans cet appui, Kigali peut se retirer, TotalEnergies n’ose pas relancer, et Maputo reste seul face à un djihad relégué hors des radars. Une vulnérabilité gazière en pleine lumière.

Le 6 mai 2026, à Bruxelles, le Conseil des affaires étrangères a inscrit à son ordre du jour la question, devenue épineuse, du financement de la mission militaire rwandaise déployée dans la province mozambicaine de Cabo Delgado. La Facilité européenne pour la paix, qui couvre depuis 2022 environ 20 millions d’euros par trimestre du coût de cette mission, doit voter à la fin du mois la prolongation, la suspension ou la conditionnalité de son enveloppe. Plusieurs États membres, conduits par les Pays-Bas et l’Allemagne, plaident pour une suspension à compter du 31 mai, au motif que la mission rwandaise est devenue, selon une note interne de la Commission consultée par EUobserver, « peu lisible en termes de résultats ». Entre décembre 2024 et mars 2025, l’Armed Conflict Location and Event Data Project ne documente que quatre affrontements directs entre forces rwandaises et insurgés affiliés à l’État islamique. Les vingt-cinq autres incidents recensés dans la même période ont eu lieu hors de la zone d’opération de Kigali, principalement sur le plateau de Mueda et dans le district de Macomia. Paul Kagame, lui, a signifié dès février 2026 par voie diplomatique que si l’Europe se retire, ses troupes pourraient être réaffectées vers le Congo oriental ou la République centrafricaine, où sa présence est cette fois sollicitée pour des raisons stratégiques distinctes. Le calcul de Kigali, comme toujours, articule la rente et la posture.

L’insurrection de Cabo Delgado, qui dure depuis 2017 et a basculé dans l’internationalisation après l’attaque de Palma en mars 2021, a déjà fait selon l’Office de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies environ 6 500 morts et 1,3 million de déplacés. La séquence de 2025, marquée par la fuite de 60 000 personnes entre juillet et août, a démontré la résilience d’Ansar al-Sunna, devenu l’État islamique en province d’Afrique centrale, et la persistance de ses réseaux logistiques avec la Tanzanie voisine et la frontière tanzano-mozambicaine. Maputo, qui a vu en octobre 2024 l’élection contestée du président Daniel Chapo issu du Frelimo, n’a pas la force armée nécessaire pour conduire seule cette guerre. La mission de la Communauté de développement de l’Afrique australe, déployée en juillet 2021, s’est retirée mi-2024 par défaut de financement et de coordination, malgré la persistance des combats. La Tanzanie voisine, embarrassée par sa propre crise politique post-électorale, ne contribue plus que symboliquement à la sécurisation du nord. Le Rwanda, lui, a porté son effectif à 4 500 hommes en 2024 puis 5 000 en 2025, occupant les districts clés autour de Palma et de Mocímboa da Praia, là où repose le gisement gazier offshore exploité par TotalEnergies, ENI et ExxonMobil. Sans Kigali, aucune présence étatique ne couvrirait l’hinterland des installations.

Le sort du projet Mozambique LNG, l’un des plus gros investissements industriels d’Afrique australe avec 20 milliards de dollars engagés par TotalEnergies, dépend directement de cette équation. Le major français a annoncé en novembre 2025 son intention de relancer la phase finale du chantier, suspendue depuis le drame de Palma. Le directeur général Patrick Pouyanné a évoqué, dans un entretien aux Échos en mars, un calendrier de production à partir de 2029, sous réserve que « les conditions de sécurité demeurent crédibles ». Or, sans les Rwandais, la crédibilité s’effondre. L’armée mozambicaine n’a, selon le rapport 2026 de l’Institute for Security Studies de Pretoria, ni les effectifs, ni la doctrine contre-insurrectionnelle, ni la chaîne logistique pour tenir la zone. Cristóvão Chume, le ministre mozambicain de la Défense, a évoqué le 9 mai dernier l’hypothèse d’une « mission régionale élargie », formule qui sonne comme un appel discret à la SADC, mais l’Afrique du Sud, qui présidera la communauté à partir d’août et dont le contingent de 2021 avait essuyé de lourdes pertes à Macomia, n’a pas plus que Maputo les moyens politiques de cette opération. Les options se réduisent. Pretoria pousse pour une bilatéralisation directe entre l’Union européenne et le Mozambique. Paris explore une contribution française renforcée, ce qui irait à rebours du discours de retrait du Sahel et risquerait d’alimenter un nouveau procès néocolonial. Washington reste à l’écart, fidèle à sa préférence pour l’économique sur le sécuritaire, mais regarde de près le calendrier gazier.

La fin du mois de mai constituera donc un point de bascule. Si la Facilité européenne pour la paix renouvelle l’enveloppe, le statu quo se prolongera, avec ses contradictions et son inefficacité documentée. Si elle la suspend, Kigali aura six à neuf semaines pour décider d’un retrait progressif, et la fenêtre d’opportunité pour les insurgés s’ouvrira au moment précis où la saison sèche, propice aux opérations, s’installe sur le plateau de Mueda. TotalEnergies, qui a déjà repoussé deux fois son redémarrage et dont la décision finale d’investissement actualisée est attendue à l’automne, repoussera encore. Et le Mozambique, dont le gaz devait basculer le pays dans la catégorie des producteurs émergents en 2029, risque de voir son horizon économique remis à 2032. Daniel Chapo, qui a peu de marge politique intérieure depuis la contestation de son élection par Venâncio Mondlane, aura à arbitrer entre une dépendance assumée à Kigali, financée par l’Europe et donc politiquement vulnérable, et une nationalisation de la guerre, financièrement impossible. La province de Cabo Delgado, oubliée des grandes capitales, est en train, sans titre de presse, de devenir le test de cohérence le plus exigeant de la politique africaine européenne de 2026.