
À Dar es Salaam, le bureau du registrar des partis politiques exige de Chadema une justification avant le 20 mai 2026, sous peine de suspension. Six mois après le scrutin à 97 pour cent de Samia Suluhu Hassan, la principale formation d’opposition tanzanienne risque la mort civile, et le régime, son dernier paravent.
Le 14 mai 2026, le bureau du registrar des partis politiques de la Tanzanie a fait parvenir à Chadema une lettre de quatre pages dont la prose administrative ne masque pas l’avertissement. La formation d’opposition tanzanienne a jusqu’au 20 mai pour répondre à une mise en demeure qui l’accuse d’« incitation » et de propos « anti-gouvernementaux », à charge pour elle de prouver qu’elle ne mérite ni suspension ni amende au titre de la loi de 2019 sur les partis politiques. La saisine vise notamment plusieurs communiqués publiés depuis février, où la direction provisoire de Chadema dénonçait la « légitimité usurpée » de Samia Suluhu Hassan et appelait à une journée morte le 28 avril. Le calendrier choisi par le registrar n’a rien d’anodin. Il tombe six jours avant le premier anniversaire de l’investiture, et il intervient au moment précis où le pays comptabilise encore les morts des manifestations post-électorales de l’automne dernier. Dans sa cellule de la prison d’Ukonga, où il est détenu depuis avril 2025 pour des chefs de trahison réintroduits dans le Code pénal en pleine campagne, Tundu Lissu, président élu de Chadema, n’a, pour répondre, ni meeting ni microphone. La lettre tombe dans un silence administré, et la procédure compte les minutes.
Pour comprendre cette mécanique, il faut revenir au 29 octobre 2025. Ce jour-là, Samia Suluhu Hassan, qui se présentait pour la première fois sous ses propres couleurs après avoir succédé en 2021 à John Magufuli, a été déclarée gagnante avec 97,66 pour cent des suffrages exprimés, selon les chiffres validés par la commission électorale nationale, l’INEC. Le score, parfaitement aligné sur la tradition des partis hégémoniques de libération que sont l’ANC sud-africaine, le Frelimo mozambicain et la ZANU-PF zimbabwéenne, n’est pas tombé par hasard. Chadema avait été disqualifiée plus tôt dans l’année pour défaut de signature d’un code de conduite électoral dont la formation contestait précisément la légalité ; Luhaga Mpina, candidat d’ACT-Wazalendo, avait été écarté pour des raisons d’éligibilité opportunes ; Tundu Lissu, qui menait depuis janvier 2025 la campagne « No Reform, No Elections », était embarqué pour trahison. Le scrutin a donc opposé la candidate du Chama Cha Mapinduzi, parti au pouvoir depuis 1977, à un aréopage de figurants présentés en cinq jours par des formations satellites. Ce qui restait de l’opposition a parlé de « coup d’État ouvert » et a refusé de reconnaître les résultats. Selon plusieurs organisations locales et la base de données panafricaine ACLED, les manifestations qui ont suivi le 29 octobre ont fait plusieurs centaines de morts, principalement à Dar es Salaam, à Mwanza et à Arusha, et provoqué la fermeture d’internet pendant six jours.
Le paradoxe est cruel pour la présidente. Arrivée au pouvoir en 2021 sur un crédit international que Magufuli avait dilapidé, saluée à Davos, à Bruxelles et à Pékin pour ses manières plus douces et son ouverture économique, Samia Suluhu Hassan a ouvert son second mandat dans la posture inverse. Le rapport de la commission d’enquête présidée par le juge à la retraite Mathew Mwaimu, installée dans la précipitation puis publiée à la mi-avril 2026, a été immédiatement rejeté par l’opposition, qui dénonce une absence d’identification des responsables et une qualification délibérément floue des faits. Le rapport conclut à « des excès individuels » sans nommer aucune chaîne de commandement et propose une enveloppe d’indemnisation de 17 milliards de shillings que les familles des victimes ont déjà refusée. Le Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne, réuni le 6 mai, a évoqué une « préoccupation » sans annoncer de mesures, signe que la Tanzanie n’est plus en mesure de mobiliser le soutien des chancelleries comme Magufuli savait le faire, mais que ses partenaires européens n’osent pas non plus rompre. À l’intérieur, l’économie tient, portée par le boom gazier de Mtwara, par les recettes touristiques de Zanzibar et par l’investissement chinois dans le corridor central qui relie Dar es Salaam à Kigoma. Mais le gouvernement n’ignore pas que la base sociale du CCM, l’une des dernières dynasties partisanes du continent, ne pourra pas indéfiniment compenser l’éviction du débat politique. Tundu Lissu, du fond de sa cellule, est devenu un test moral. Sa libération est demandée par la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, qui siège à Arusha, par la Conférence épiscopale de Tanzanie et, depuis février, par plusieurs présidents de l’East African Community. La machine partisane résiste, mais sait que le coût grimpe.
Le 20 mai servira donc de baromètre. Soit le bureau du registrar prononce une suspension, qui privera Chadema de ses comptes bancaires, de ses subventions publiques et de sa présence légale, fermant la dernière fenêtre de représentation pour les municipales prévues en mars 2027. Soit il préfère l’amende, qui maintient la fiction du pluralisme et place la formation sous tutelle financière. Dans les deux cas, le pouvoir engrange à court terme. Mais à long terme, l’opération risque de coûter à Samia Suluhu Hassan ce qui lui restait d’atout, la posture d’une présidente conciliante héritière de Julius Nyerere. La Tanzanie, qui prend en 2027 la présidence tournante de l’East African Community et qui s’apprête à accueillir les chantiers d’infrastructure régionale les plus visibles du continent, à commencer par la deuxième phase du pipeline EACOP avec l’Ouganda, ne peut pas se payer le luxe de figurer hors jeu démocratique pendant ces échéances. Reste à voir si le calcul de Dodoma tient. La cellule d’Ukonga, elle, attend déjà depuis treize mois la première grâce, le premier procès, ou le premier silence.














