
Le 24 mai 2026, lundi de Pentecôte, Romuald Wadagni prêtera serment au Palais des Congrès de Cotonou. Élu à 94,27 pour cent, l’ancien argentier de Patrice Talon hérite d’un système verrouillé et d’une opposition congédiée par la procédure. Une succession sans dynastie qui n’est pas une alternance.
Le dimanche 24 mai 2026, au Palais des Congrès de Cotonou plutôt qu’au stade Charles-de-Gaulle de Porto-Novo initialement annoncé, Romuald Wadagni deviendra le cinquième président de la République du Bénin de l’ère du renouveau démocratique. La date, qui coïncide avec le lundi de Pentecôte, est revendiquée par l’équipe de transition comme une mise en scène de « joie, d’unité et de renouveau ». Le protocole a déjà annoncé une rupture symbolique mineure et significative : aux vingt et un coups de canon hérités de la tradition occidentale, le nouveau pouvoir préfère douze salves, présentées comme une réappropriation du symbole national. Les invités, eux, ne témoigneront d’aucune rupture politique. Romuald Wadagni a été le ministre d’État chargé de l’Économie et des Finances de Patrice Talon pendant huit ans. Sa candidature, validée par tous les filtres institutionnels créés sous la mandature sortante, a recueilli 94,27 pour cent des voix le 12 avril, selon les chiffres officialisés par la Cour constitutionnelle. La transition s’est déroulée sans surprise, et c’est précisément cette absence de surprise qui doit retenir l’attention. À Cotonou, la passation se présente moins comme une alternance que comme une consolidation.
Il faut, pour mesurer ce que ce chiffre dit du Bénin, revenir aux mois qui ont précédé. Les Démocrates, première formation d’opposition du pays et héritière directe de l’influence Boni Yayi, avaient désigné Renaud Agbodjo comme candidat. La Cour constitutionnelle, le 6 mars 2026, a invalidé sa candidature pour défaut d’un parrainage parlementaire, après le retrait providentiel d’un député de la propre formation du candidat. Le mécanisme du parrainage, instauré par la révision constitutionnelle de 2019 et renforcé en 2023, avait été précisément conçu pour cela : à 28 parrainages nécessaires, le seuil suppose une majorité parlementaire ou un consentement de la majorité au pouvoir, ce qu’aucune opposition ne peut espérer obtenir de Cotonou. À l’issue du filtre, deux candidats restaient en lice : Romuald Wadagni, dauphin officieux du président sortant, et Paul Hounkpè, candidat de la FCBE, formation marginalisée depuis 2016, dont la fonction tribunitienne a été démentie par un score symbolique inférieur à 5 pour cent. L’opposition réelle, conduite désormais par Noureini Atchadé qui a succédé à Agbodjo à la tête des Démocrates, a refusé d’avaliser ce scrutin et appelé au boycott. La participation officielle, donnée à 58,4 pour cent, est contestée par l’ensemble des observateurs nationaux et par la mission de la CEDEAO, qui parle d’une « consultation à l’expression réduite ». Les bureaux de vote des grandes villes, à Cotonou et à Parakou, ont été vides toute la journée selon les images vérifiées par les ONG locales.
L’ombre portée sur l’investiture est plus sombre encore. Le 7 décembre 2025, à six heures du matin, des éléments des Forces armées béninoises commandés par le lieutenant-colonel Pascal Tigri ont attaqué la résidence présidentielle de Patrice Talon et annoncé sur l’antenne nationale leur prise de pouvoir. Le coup d’État a tenu trois heures. La résistance des forces loyalistes, l’intervention rapide d’un détachement nigérian dépêché par Bola Tinubu au titre de la CEDEAO et un appui technique français, qui a inclus la neutralisation des communications des putschistes par l’antenne de Cotonou de la DGSE, ont sauvé le régime. Sept officiers ont été condamnés à mort par contumace en avril 2026, vingt-trois autres écroués à la prison de Akpro-Missérété. La tentative, qui a laissé trois morts dans la garde présidentielle, a fissuré la mécanique Talon plus que ne l’ont fait dix années d’opposition civile. Romuald Wadagni hérite donc d’un État qui a survécu à un putsch, d’une armée mise à plat dont le chef d’état-major a été remplacé en mars, et d’un pacte de stabilité que les Démocrates qualifient désormais d’« autoritarisme de proximité ». La fonction présidentielle reste, dans le découpage constitutionnel, exceptionnellement puissante, et la majorité parlementaire de Talon, l’Union progressiste pour le renouveau, lui sera acquise jusqu’aux législatives partielles de 2027.
Le pari de Wadagni est donc le suivant. Profiter de la légitimité technique acquise au ministère des Finances, dans la gestion de la dette et du programme de facilité élargie de crédit conclu en 2022 avec le Fonds monétaire international, pour amortir la fragilité politique du transfert. Le banquier de profession, ancien associé chez Deloitte et plusieurs fois primé « meilleur argentier africain » par les agences spécialisées, a déjà annoncé qu’il maintiendrait l’architecture économique de Talon, à savoir le programme d’action gouvernemental, la zone industrielle de Glo-Djigbé et les concessions portuaires de Cotonou, mais qu’il rouvrirait le dialogue avec les Démocrates. La nomination d’un gouvernement d’ouverture, attendue dès la semaine du 25 mai et dans laquelle plusieurs personnalités proches de Boni Yayi pourraient figurer, fera office de premier test. Plus loin, les législatives partielles d’avril 2027, prévues dans le département de l’Atlantique et trois autres circonscriptions, seront le moment de vérité. Si Romuald Wadagni accepte une compétition réelle, la révision constitutionnelle de 2019 sur le parrainage et la loi de 2018 sur les partis politiques, qui imposent toutes deux un filtre étroit aux formations d’opposition, devront évoluer. S’il en hérite le verrou comme il en hérite la fortune, l’investiture du 24 mai aura simplement enregistré une succession dynastique sans dynastie. Les douze salves de canon, sur le papier béninoises, sonneront alors comme la confirmation, pour Cotonou, de la cinquième manche d’un même match.















