
L’annonce, début mai 2026, de l’avancement du projet de méga-usine LONGi dans le grand Sud algérien marque un tournant. Avec 2,1 gigawatts importés en 2025 et un objectif de 22 gigawatts en 2030, Alger parie sur le solaire pour compenser le déclin gazier annoncé.
Sur la piste de Hassi R’Mel, à un peu plus de cinq cents kilomètres au sud d’Alger, les pelleteuses ont commencé fin avril à dégager le sable de ce qui doit devenir, selon le ministère de la Transition énergétique algérien, la plus grande usine de modules photovoltaïques du Maghreb. Le groupe chinois LONGi Green Energy, numéro un mondial du secteur, a confirmé le 5 mai à l’Agence algérienne de promotion des investissements la mise en route d’une première ligne capable de produire 6 gigawatts par an. Au-dessus du chantier, trois mille heures annuelles d’ensoleillement. À mille huit cents kilomètres de là, Rome et Madrid attendent. Le projet ressemble à un coup d’envoi industriel mais procède d’un long virage doctrinal. Le ministre Mohamed Arkab parle désormais de « pari générationnel ». Le président Abdelmadjid Tebboune, lui, parle de « seconde indépendance énergétique ». Les deux formules disent la même chose, à savoir que la rente du gaz ne sauvera plus l’État algérien des années 2040. Le ministère des Finances a, dans la foulée, dévoilé un cadrage budgétaire 2026 qui consacre 8 milliards de dollars sur trois ans aux énergies renouvelables, soit le double du précédent triennal.
L’Algérie, deuxième importatrice africaine de panneaux solaires avec 2,1 gigawatts en 2025, a longtemps refusé l’idée même d’une mutation énergétique. Le pays, sixième exportateur mondial de gaz et premier fournisseur de l’Union européenne sur le segment liquéfié depuis 2022, a vécu durant deux décennies de la rente d’hydrocarbures à hauteur de 75 pourcent de ses recettes budgétaires. Mais le pic de la production gazière, anticipé pour 2032 par l’Agence internationale de l’énergie, oblige à anticiper. La feuille de route présentée par le ministre Arkab vise 22 gigawatts de capacités renouvelables en 2030 et 15 gigawatts de solaire en 2035. Une ambition longtemps virtuelle, freinée par un secteur public lourd, des partenariats avortés avec Total et Engie, et la concurrence du panneau chinois à bas coût. L’arrivée de LONGi change la donne, parce qu’elle introduit dans le tissu industriel algérien le seul acteur capable de garantir simultanément la quantité, la qualité et le calendrier d’une mise en service. Sonelgaz, le bras national de l’électricité, en récupère la maîtrise d’ouvrage. Sonatrach, jusqu’ici sceptique, finance discrètement le tour de table par l’intermédiaire d’une filiale créée en mars. Le tour de financement complémentaire, bouclé en avril, associe la Banque islamique de développement et la Banque arabe pour le développement économique de l’Afrique, signe d’un alignement diplomatique inhabituel sur les capitales du Golfe.
Reste à savoir pour qui ces gigawatts seront produits. Le marché intérieur algérien, malgré une démographie en hausse et des coupures fréquentes l’été, ne pourra absorber qu’une fraction de la production prévue. Le pari de la souveraineté solaire repose donc sur une promesse extérieure, à savoir raccorder le Sahara à l’Europe via une interconnexion à courant continu Alger-Rome estimée à six milliards d’euros et négociée depuis 2024 par Sonelgaz et Terna. Or l’Union européenne, qui finance via REPowerEU des projets concurrents au Maroc et en Égypte, ne s’est pas encore engagée formellement. Et Bruxelles, échaudée par les négociations gazières avec Alger en 2023, redoute d’enfermer son mix énergétique dans la dépendance à un partenaire unique. À cette équation européenne s’ajoute une autre tension. LONGi est désormais sous surveillance du Département américain du Commerce pour suspicion de chaîne d’approvisionnement liée au Xinjiang, et l’atelier algérien est observé de près à Washington. Alger devra naviguer entre la diplomatie verte et la géopolitique du recoupement, sans perdre ni Bruxelles ni Pékin, sans s’aliéner ni Washington ni Riyad.
À court terme, la livraison des premières dalles photovoltaïques en 2027 doit lancer la machine. Tebboune, qui briguera un troisième mandat en décembre 2029, a fait du solaire l’un des piliers de son récit présidentiel, à parts égales avec l’autoroute des hauts plateaux et la liaison ferroviaire à grande vitesse Alger-Oran. Le calendrier industriel, lui, ne ment pas, à savoir deux à trois ans entre la première ligne de production et la pleine capacité, plus quatre années supplémentaires pour l’interconnexion européenne si elle se concrétise. D’ici là, l’Algérie aura vendu son gaz au prix fort, encaissé près de 50 milliards de dollars de réserves supplémentaires, et préparé sa sortie partielle des hydrocarbures sans susciter de fronde sociale majeure. Le pari est crédible. Il sera coûteux. Et il oblige Alger à se réconcilier avec une réalité qu’elle a longtemps niée. Le solaire n’est pas un substitut à la rente, c’est une rente d’un autre type, plus exigeante en investissements en amont, plus dépendante des partenaires extérieurs et plus vulnérable aux retournements technologiques que la simple extraction d’un sous-sol. Pour la première fois depuis 1971 et la nationalisation des hydrocarbures, l’Algérie engage une stratégie de souveraineté qui suppose d’abord d’accepter l’interdépendance. Le Sahara sera-t-il à 2035 ce que Hassi Messaoud fut à 1980 ? La question n’est plus tabou. Elle est, désormais, budgétisée. Et observée jusqu’à Berlin, Pékin et Washington avec une attention soutenue qui en dit long sur l’ampleur du basculement géoénergétique en cours.














