
En deux semaines, le général Muhoozi Kainerugaba a fait fondre des années de défiance entre Kampala et Kigali. Les frontières rouvrent, le dialogue reprend. Mais une paix bâtie sur l’amitié de deux héritiers de pouvoir résistera-t-elle à l’épreuve congolaise, là où les intérêts ougandais et rwandais s’entrechoquent encore ?
Il aura suffi de quinze jours. Au début du mois de mai, le général Muhoozi Kainerugaba, chef des forces de défense ougandaises et fils du président Yoweri Museveni, a pris un pari personnel : renouer directement avec Paul Kagame. En s’appuyant sur une relation ancienne avec le chef de l’État rwandais, il a court-circuité les canaux diplomatiques classiques. Le résultat fut spectaculaire. En quelques jours, la glace a fondu, les points de passage frontaliers se sont rouverts et les deux capitales ont relancé un dialogue qu’elles avaient laissé pourrir. Le dégel, salué à Kigali comme à Kampala, recompose d’un coup l’équilibre des Grands Lacs.
Pour mesurer l’événement, il faut se souvenir du gel. En 2019, le Rwanda avait fermé sa frontière avec l’Ouganda au poste de Gatuna, accusant son voisin d’héberger des opposants et de soutenir des groupes hostiles à Kigali. Kampala renvoyait les accusations, dénonçant l’espionnage rwandais sur son sol. Pendant près de trois ans, des camions immobilisés ont pourri aux frontières, des familles transfrontalières ont été séparées, le commerce régional a souffert. La réouverture de janvier 2022 n’avait jamais effacé la méfiance. Les deux armées, parmi les plus aguerries de la région, se surveillaient à distance, et chaque incident dans l’est de la République démocratique du Congo ravivait le soupçon.
Car c’est bien le Congo qui constitue le vrai test. Kampala et Kigali y poursuivent des intérêts à la fois rivaux et convergents. L’Ouganda y déploie ses troupes contre les Forces démocratiques alliées, dans le cadre de l’opération Shujaa, et y construit des routes qui prolongent son influence commerciale. Le Rwanda, lui, est régulièrement accusé par les experts des Nations unies de soutenir la rébellion du M23, qui contrôle des pans entiers du Nord-Kivu. Les deux voisins se disputent autant qu’ils se partagent les corridors miniers de l’est congolais, riches en or, en coltan et en étain. Un rapprochement entre eux peut donc tout aussi bien apaiser la région que verrouiller, à deux, le pillage de ressources qui ne leur appartiennent pas.
Le profil des artisans du dégel ajoute à l’ambiguïté. Muhoozi Kainerugaba n’est pas un diplomate de carrière, mais un militaire promis à la succession de son père, au pouvoir depuis 1986. Sa réconciliation avec Kagame ressemble moins à un traité entre États qu’à une entente entre deux hommes forts et leurs lignées. Le ministre rwandais délégué aux Affaires étrangères a d’ailleurs insisté sur l’histoire et la vision communes des présidents Museveni et Kagame, deux anciens compagnons d’armes de la rébellion qui renversa Habyarimana puis Mobutu. Cette proximité personnelle a permis le miracle ; elle en fait aussi la fragilité. Une paix qui repose sur la chimie entre deux dirigeants vieillissants, et sur les calculs d’un dauphin pressé, n’a pas la solidité d’un accord institutionnel ratifié et contrôlé.
Reste que les bénéfices immédiats sont réels. La réouverture fluidifie un commerce régional étranglé, dans une Communauté d’Afrique de l’Est qui ambitionne l’intégration mais bute sur les rivalités de ses membres. Elle réduit, au moins sur le papier, le risque d’un affrontement direct entre deux armées qui auraient pu, par procuration congolaise, glisser vers la confrontation ouverte. Pour Kinshasa, le signal est plus trouble. Le président Félix Tshisekedi, qui réclame depuis des mois la fin du soutien rwandais au M23, observe avec inquiétude ce face-à-face apaisé entre ses deux voisins. Si Kampala et Kigali s’entendent sur le dos du Congo, leur entente pourrait formaliser des zones d’influence au lieu de restaurer la souveraineté congolaise.
Les chancelleries régionales observent, partagées entre soulagement et scepticisme. Les processus de médiation lancés ces dernières années, de Luanda à Nairobi, ont buté sur l’absence de confiance entre les protagonistes ; voilà qu’une entente directe entre deux capitales accomplit ce que des sommets entiers n’avaient pas obtenu. Mais cette diplomatie de l’ombre échappe à tout cadre multilatéral. Ni l’Union africaine, ni la Communauté d’Afrique de l’Est n’ont arbitré le rapprochement. Il en résulte une paix sans garants extérieurs, dépendante du bon vouloir de ses seuls auteurs, et donc réversible au premier différend sérieux sur le partage des dividendes congolais.
L’histoire récente invite à la prudence. Les Grands Lacs ont déjà connu des lunes de miel entre dirigeants, vite suivies de ruptures brutales. Le tournant de 2019 lui-même avait succédé à des années de coopération affichée. Rien ne garantit que la réconciliation de mai 2026 échappe à ce cycle. Les sources de friction demeurent : la présence d’opposants rwandais en exil, les accusations croisées de déstabilisation, et surtout l’écheveau congolais, que ni Kampala ni Kigali n’ont intérêt à dénouer complètement tant qu’il alimente leurs économies de guerre.
Le dégel ougando-rwandais est donc une bonne nouvelle à manier avec précaution. Il prouve que la diplomatie personnelle peut, en quelques jours, défaire ce que des années de communiqués n’avaient pas réglé. Mais il rappelle aussi que, dans cette région, la paix se négocie entre hommes forts plus qu’entre institutions, et qu’elle dure le temps que durent les amitiés. La vraie mesure de ce rapprochement ne se lira pas aux frontières rouvertes, mais à l’est du Congo, là où l’on saura bientôt si Museveni et Kagame ont choisi de calmer le jeu ou de mieux se partager la mise.















