
À dix-neuf mois du scrutin de janvier 2027, le président nigérian Bola Tinubu rejette toute marche arrière sur les subventions au carburant et sur le naira flottant. Une posture dictée par l’urgence budgétaire, mais qui paie son prix social. Inflation, prix de l’essence, pouvoir d’achat, l’arbitrage est risqué.
Le décor est devenu familier. Devant les pompes de la Nigerian National Petroleum Company Limited, à Lagos, Abuja et Port Harcourt, les files s’étirent à nouveau. Cette semaine, le prix de l’essence est passé pour la deuxième fois en un mois à plus de 1 280 nairas le litre, soit un peu moins de 70 centimes d’euro, un montant que personne, en 2023, n’imaginait possible. Le 14 mai, à Abuja, le ministre du Pétrole Heineken Lokpobiri a confirmé la trajectoire, à savoir aucun retour des subventions malgré les tensions sur le marché mondial liées à la sortie surprise des Émirats arabes unis du cartel de l’OPEP. Trois ans après son arrivée au pouvoir, Bola Tinubu campe sur la ligne qui a fait sa fortune politique et sa fragilité électorale, à savoir suivre les prix mondiaux, coûte que coûte. À Aso Rock, palais présidentiel d’Abuja, l’équipe Tinubu a publié sans commentaire l’indice de référence Brent du jour, à 122 dollars, devenu le seul argumentaire valable. Le ministre du Pétrole a rappelé que les caisses de l’État ont récupéré, depuis la levée des subventions, l’équivalent de quatre années cumulées d’investissements dans les transports publics et l’éducation.
Le raisonnement présidentiel tient en une équation budgétaire. Les subventions au carburant avaient avalé en 2022 un montant équivalent à 2 pourcent du produit intérieur brut nigérian, soit près de 10 milliards de dollars, financés par l’endettement. Leur suppression, annoncée le 29 mai 2023 dès le discours d’investiture, a libéré des marges fiscales considérables, redistribuées en partie aux trente-six États fédérés et investies dans la modernisation des raffineries d’Aliko Dangote. Le naira, longtemps maintenu à un cours administré, a glissé de 470 à 1 750 nairas pour un dollar entre 2023 et 2024, soit une dévaluation de 73 pourcent, avant d’amorcer un rebond timide à 1 380 nairas en mai 2026. L’inflation, montée à 33 pourcent en 2024, est retombée à 21,9 pourcent en juillet 2025 et continue son lent reflux. Olayemi Cardoso, gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, a maintenu son taux directeur à 27,5 pourcent depuis novembre. La courbe macroéconomique est lisible. Elle est aussi sociale, et c’est précisément ce que les manifestations EndBadGovernance d’août 2024 ont rappelé au pouvoir. Le gouverneur de l’État de Kaduna, Uba Sani, a publiquement souhaité, le 12 mai, un assouplissement transitoire. Aucun écho à Aso Rock, où l’orthodoxie monétaire reste l’axe.
Car le coût humain de la séquence est massif. Une étude récente du Nigerian Bureau of Statistics estime à 38 pourcent la part de la population vivant sous le seuil d’extrême pauvreté en 2026, contre 24 pourcent en 2022. Les couches moyennes nigérianes, naguère piliers de la consommation urbaine, voient leur pouvoir d’achat amputé d’un tiers. La grogne s’organise. Les syndicats du Trade Union Congress menacent d’une grève générale en juin si l’indemnité de transport promise aux fonctionnaires n’est pas versée. À cela s’ajoute une tension géopolitique. La sortie surprise des Émirats arabes unis de l’OPEP, annoncée fin avril, et le réalignement de Riyad sur les majors américaines forcent Abuja à chercher de nouveaux clients pour son brut Bonny Light. La Chine, l’Inde et la Turquie négocient déjà des contrats spot à prix bradés. Le Nigeria, premier producteur africain de pétrole avec 1,7 million de barils par jour, perdrait selon Wood Mackenzie 4 à 5 milliards de dollars de recettes en 2026 si le mouvement se prolonge. Tinubu doit gagner ses arbitrages avant que la défiance ne s’enracine durablement dans les centres urbains, particulièrement chez la jeunesse de la diaspora intérieure qui a porté Peter Obi en 2023. L’ouverture d’un dialogue, dès la semaine prochaine, entre Aso Rock et la Nigeria Labour Congress doit permettre, au moins, de gagner trois mois sans grève générale.
Reste le calendrier électoral. La présidentielle de janvier 2027 est désormais à dix-neuf mois. Atiku Abubakar, du Parti démocratique populaire, s’apprête à briguer un cinquième et probablement dernier mandat. Peter Obi, du Parti travailliste, mise sur le vote jeune et urbain qui l’avait porté à 25 pourcent des suffrages en 2023, et qui pourrait, selon le dernier sondage Afrobarometer, dépasser cette fois les 30 pourcent. Tinubu, en convalescence prolongée à Lagos après une opération chirurgicale en mars, cherche à boucler son programme de réformes avant que l’agenda politique ne le rattrape. Trois chantiers prioritaires structurent les douze mois à venir, à savoir la finalisation de la fiscalité unifiée portée par Taiwo Oyedele, la privatisation des raffineries publiques au profit du Dangote Group, et le lancement d’une filière nationale de gaz naturel comprimé pour les transports urbains. Si la trajectoire macroéconomique se confirme et si le pouvoir d’achat amorce un rebond avant la fin 2026, le président sortant peut espérer une réélection. Sinon, il transmettra à son successeur un Nigeria assaini sur le papier mais épuisé dans la rue. À Aso Rock, la consigne donnée aux conseillers est désormais explicite, à savoir tenir dix-huit mois. Le reste, dit-on, suivra. La géographie urbaine du pays, elle, dira la suite. Lagos peut pardonner. Kano, jamais. Et le souvenir, encore vif, des émeutes du Nord en 2012 contre la précédente tentative de levée des subventions reste, à la veille d’une présidentielle, un mémorial politique aussi puissant que toutes les promesses macroéconomiques.















