Dans l’est de la République démocratique du Congo, l’AFC/M23 a transformé une flambée d’Ebola en démonstration de pouvoir. Coupée de Kinshasa, appuyée par Kigali, la rébellion a mené sa propre riposte sanitaire et proclamé la fin de l’épidémie sur son territoire. Un test de gouvernance autant qu’un défi de santé publique.

Par Éliane Moukoko

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Nord-Kivu, mi-juillet 2026. Là où l’État congolais n’a plus ni administration ni médecins, un autre pouvoir s’est chargé de compter les morts. Deux mois après la déclaration, le 15 mai, d’une épidémie d’Ebola due au virus Bundibugyo, l’est de la République démocratique du Congo affiche un bilan officiel de près de 1 900 cas confirmés et plus de 700 décès, que l’Organisation mondiale de la santé juge très sous-évalué. Or, dans les zones tenues par l’Alliance Fleuve Congo et le Mouvement du 23 mars, l’AFC/M23, la riposte n’a pas été conduite par Kinshasa. Elle a été orchestrée par la rébellion elle-même, qui y a vu une occasion inespérée de prouver qu’elle sait gouverner.

Le mécanisme est inédit. Depuis sa percée du début 2025, quand elle s’est emparée de Goma puis de Bukavu, l’AFC/M23 contrôle de larges pans du Nord et du Sud-Kivu. Lorsque quelques cas d’Ebola sont apparus sur ce territoire, ses structures sanitaires improvisées ont pris le relais : surveillance, prélèvements, isolement, enterrements sécurisés, le tout à l’écart des circuits officiels congolais. Après vingt et un jours sans nouvelle contamination, la rébellion a solennellement proclamé la fin de l’épidémie dans sa zone, empruntant à la lettre le vocabulaire des agences internationales. Le geste, largement mis en scène, valait manifeste : là où l’État a échoué, un ordre parallèle prétend réussir. Pour des habitants épuisés par des années de guerre, peu importe au fond qui tient le thermomètre, pourvu que quelqu’un le tienne ; c’est précisément ce calcul que la rébellion exploite.

Kinshasa, de son côté, refuse d’entériner ce partage de fait. Le gouvernement de Félix Tshisekedi plaide pour une riposte nationale unique, arguant que la rébellion ne dispose ni de l’expertise ni des moyens d’affronter une maladie sans vaccin homologué. Il n’a pas tort sur le fond : détecter, tracer et soigner Ebola exige des laboratoires, des équipes mobiles, une logistique lourde. Mais la revendication d’unité se heurte à une réalité de terrain : la capitale ne peut déployer ses agents dans des territoires qu’elle ne contrôle plus, et l’aéroport de Goma reste fermé depuis sa prise par les rebelles. Le principe de souveraineté sanitaire bute sur la géographie du conflit.

Entre ces deux légitimités, ce sont les populations qui paient. Faute de coordination, un malade peut franchir une ligne de front en portant le virus, brouillant les chaînes de transmission que les épidémiologistes s’échinent à reconstituer. Médecins sans frontières a appelé, le 15 juillet, à un renforcement urgent de la réponse médicale internationale en Ituri, province voisine où l’épidémie progresse aussi. L’OMS, elle, estime que le nombre réel de cas pourrait être deux à quatre fois supérieur aux chiffres de Kinshasa. Dans ce brouillard statistique, la moindre défaillance de surveillance se paie en vies humaines, et la fragmentation politique devient, littéralement, un facteur de contagion pour toute la région des Grands Lacs. Les frontières poreuses avec l’Ouganda, déjà touché, ajoutent à l’inquiétude d’une diffusion transfrontalière qu’aucun cordon sanitaire partisan ne saurait contenir.

Les acteurs sanitaires internationaux avancent, eux, sur une ligne de crête. L’OMS et l’Africa CDC ont lancé début juin un plan de riposte continental de six mois et un appel de plus de 500 millions de dollars ; les capacités de dépistage sont passées d’un à quatorze laboratoires en deux mois. Mais travailler des deux côtés du front oblige à composer avec des autorités que la communauté internationale ne reconnaît pas. Le fait que le Rwanda ait dépêché à Goma des spécialistes de la surveillance, du laboratoire et des enterrements ajoute au malaise : l’appui de Kigali à la riposte rebelle confirme, aux yeux de Kinshasa, la main de son voisin derrière l’AFC/M23. Chaque cargaison de réactifs, chaque équipe d’ensevelissement déployée en zone rebelle devient ainsi une décision politique déguisée en geste humanitaire, que nul bailleur n’assume ouvertement.

Car l’épidémie s’inscrit dans une guerre plus vaste. Depuis des mois, la RDC accuse le Rwanda de soutenir militairement le M23, ce que des rapports d’experts de l’ONU ont documenté, évoquant des milliers de soldats rwandais et une part croissante du territoire congolais sous contrôle rebelle. En bâtissant une administration sanitaire, l’AFC/M23 ne fait pas que soigner : elle fabrique de la légitimité, cette monnaie rare qui distingue une bande armée d’un gouvernement en devenir. La santé publique devient un champ de bataille comme un autre, où l’on gagne des populations en leur offrant ce que l’État défaillant ne fournit plus. L’accord de paix parrainé par Washington, dont les échéances s’effacent les unes après les autres, n’y peut pour l’instant pas grand-chose.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir ce qu’il advient de la souveraineté quand un virus se moque des lignes de front. En reconnaissant, même implicitement, une riposte rebelle, la communauté internationale sauverait des vies mais légitimerait un pouvoir de fait ; en l’ignorant, elle laisserait un foyer épidémique hors de tout contrôle. Ebola, une fois de plus, agit en révélateur : il ne crée pas la fracture congolaise, il la met à nu. Et il rappelle que, dans l’est de la RDC, gouverner se résume parfois à décider qui compte les morts et qui les enterre.