Washington espérait voir les troupes rwandaises quitter l’est de la République démocratique du Congo avant la mi-juillet. L’échéance passe sans retrait. Un rapport de l’ONU chiffre à 18 000 les soldats rwandais déployés et acte l’enlisement de l’accord de Washington, un an après sa signature.
Par Éliane Moukoko
Le 15 juillet 2026 devait marquer un tournant dans l’est de la République démocratique du Congo. C’est l’échéance que le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, avait fixée devant le Congrès pour le retrait des troupes rwandaises. À la date dite, aucun désengagement significatif n’a été constaté. Loin de refluer, l’armée rwandaise et la rébellion de l’Alliance Fleuve Congo, dont le M23 est le fer de lance, tiennent toujours Goma et Bukavu, les capitales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Les combats sporadiques n’ont pas cessé sur plusieurs axes, en dépit des engagements pris.
L’accord dit de Washington, signé le 27 juin 2025 sous l’égide de l’administration Trump, prévoyait le retrait des forces rwandaises dans un délai de quatre-vingt-dix jours et la fin du soutien de Kinshasa aux rebelles hutus des Forces démocratiques de libération du Rwanda. Un volet complémentaire, paraphé en décembre 2025 à la Maison-Blanche par Félix Tshisekedi et Paul Kagame, y ajoutait un cadre d’intégration économique régionale. En parallèle, le processus de Doha, conduit par le Qatar, avait abouti en novembre 2025 à un accord-cadre entre le gouvernement congolais et le M23. Le texte de juin 2025 avait été salué comme une percée diplomatique et présenté par Washington comme le socle d’un partenariat économique élargi, associant sécurité et accès aux minerais critiques. Une architecture diplomatique impressionnante, mais restée sans effet sur le terrain.
Car le hiatus entre les sommets et la réalité est béant. Selon le rapport du Groupe d’experts des Nations unies transmis au Conseil de sécurité au début de juillet, entre 14 000 et 18 000 militaires rwandais sont aujourd’hui présents dans l’est congolais, soit près du double des effectifs de la fin 2025. Les retraits annoncés se sont réduits à des repositionnements tactiques de quinze à vingt kilomètres, sans rupture nette. Des systèmes de défense antiaérienne ont continué d’affluer jusqu’en avril. Loin de se replier, l’Alliance Fleuve Congo a étendu de plus de 35 pour cent la superficie sous son contrôle depuis le lancement du processus de Doha, en violation de la résolution 2773 du Conseil de sécurité. Les experts relèvent en outre la persistance de livraisons d’armes et la présence d’officiers rwandais dans les structures de commandement de la rébellion, autant d’indices d’un contrôle qui va bien au-delà d’un simple soutien.
Sur le terrain, ce sont les civils qui paient l’enlisement. Le contrôle prolongé de Goma et de Bukavu par la rébellion a figé les lignes de front, entretenu des déplacements massifs de population et paralysé une économie régionale déjà exsangue. Les camps de déplacés autour de Goma se sont mués en installations quasi permanentes, symptôme d’un conflit qui dure. Dans les territoires occupés, l’administration parallèle installée par le mouvement, qui se rêve en force politico-militaire et milite pour une reconnaissance officielle, brouille la frontière entre insurrection et gouvernance. Les organisations humanitaires peinent à accéder aux zones de combat, tandis que l’exploitation des ressources minières, du coltan à l’or, continue d’alimenter la machine de guerre. À Goma, privée d’une partie de ses liaisons avec le reste du pays, les prix des produits de première nécessité ont flambé et les services publics fonctionnent au ralenti. Les écoles et les hôpitaux, souvent réquisitionnés ou fermés, portent la marque d’une crise qui s’installe dans la durée. Plusieurs millions de personnes demeurent déplacées dans les deux Kivu, l’un des théâtres humanitaires les plus graves du continent.
Le rapport onusien met aussi en cause la chaîne de commandement. Il désigne James Kabarebe, figure du dispositif sécuritaire rwandais, comme la principale courroie de liaison avec la rébellion, et confirme que Sultani Makenga demeure à la tête de l’Alliance Fleuve Congo. Ces éléments contredisent frontalement les dénégations de Kigali, qui présente sa présence comme une mesure défensive contre les FDLR. Pour Kinshasa, ils fournissent la preuve d’une agression caractérisée ; pour les médiateurs, ils compliquent la relance d’un processus dont aucune des parties ne respecte plus vraiment les termes. Kinshasa, de son côté, a suspendu certaines coopérations et menacé de saisir les instances internationales, tandis que la SADC et la Communauté d’Afrique de l’Est peinent à faire converger leurs médiations respectives.
Washington se retrouve dans une position inconfortable. L’administration américaine a certes multiplié les sanctions contre l’armée rwandaise et des raffineries d’or, tout en signant, en mai, un cadre de coopération nucléaire civile avec Kigali. Ce double registre, punition et séduction, illustre l’ambivalence d’une diplomatie qui voudrait sécuriser l’accès aux minerais stratégiques de la région autant que ramener la paix. En laissant filer sa propre échéance, Marco Rubio expose les limites d’une médiation qui mise sur les incitations économiques sans disposer des moyens de contraindre Kigali au retrait. Pour une administration qui avait fait de ce dossier une vitrine de sa diplomatie africaine, l’échéance manquée est aussi un revers d’image, à l’heure où Pékin et Moscou observent avec intérêt les limites de l’influence américaine dans la région des Grands Lacs.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si une paix imposée depuis Washington ou Doha peut tenir sans désarmement réel sur le terrain. Pour la RDC, la voie est étroite : compter sur ses parrains extérieurs sans renoncer à sa souveraineté, exiger le retrait sans rouvrir les hostilités. En définitive, l’échéance manquée de la mi-juillet n’est pas seulement un contretemps diplomatique ; elle mesure l’écart, devenu abyssal, entre la géographie des accords de paix et celle, mouvante, des lignes de front.















