Lancé il y a un an, le programme d’économie 24 heures de John Mahama, vitrine du retour au pouvoir des sociaux-démocrates ghanéens, essuie au Parlement le reproche d’une mise en œuvre au ralenti. Entre 1,7 million d’emplois promis et des incitations encore introuvables, l’écart nourrit le doute sur la transformation annoncée.

Par Kwame Mensah

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Accra, le 15 juillet 2026. Dans l’hémicycle du Parlement ghanéen, Kojo Oppong Nkrumah ne décolère pas. Figure de premier plan de l’opposition et chef de file de la commission de l’Économie et du Développement, l’ancien ministre reproche au gouvernement de John Mahama d’avoir laissé s’enliser sa promesse la plus emblématique, l’économie 24 heures. Près de deux ans après l’arrivée au pouvoir des sociaux-démocrates du Congrès national démocratique, quelque 650 milliards de cedis de dépenses ont été autorisés par les députés sans qu’aucune administration, affirme-t-il, ait adopté le modèle vanté durant la campagne : un emploi, trois personnes, trois équipes. Le symbole de la relance ghanéenne se retrouve, en somme, sur le banc des accusés.

Le grief vise le cœur du projet Mahama. Baptisé 24H+, le programme d’économie 24 heures et d’accélération des exportations a été lancé en juillet 2025, puis doté d’une autorité dédiée et d’un cadre légal au début de 2026. Structuré en huit volets, de l’agro-industrie à la logistique, il ambitionne de faire tourner l’appareil productif sans interruption, en trois rotations quotidiennes, pour créer 1,7 million d’emplois de qualité en quatre ans. Le chiffrage global avoisine 4 milliards de dollars, dont l’État n’assumerait qu’un socle de 300 à 400 millions destiné à combler le déficit de viabilité et à attirer le privé. Pour 2026, la loi de finances n’a doté l’autorité chargée du dossier que de 110 millions de cedis, une goutte au regard des ambitions affichées. Ses concepteurs l’ont décliné en marques, de Grow24 pour l’agriculture à Make24 pour l’industrie, comme pour rendre tangible une abstraction : produire, exporter et employer sans jamais éteindre les lumières.

Le gouvernement, lui, plaide la patience. Devant les commissions parlementaires, ses représentants ont expliqué que les incitations censées convaincre les entreprises de basculer en continu restaient à finaliser. Augustus Goosie Tanoh, conseiller présidentiel chargé du programme, défend un chantier de longue haleine : bâtir des infrastructures d’appui, sécuriser un financement de 4 milliards de dollars, mobiliser jusqu’à la diaspora. À ses yeux, l’économie 24 heures n’est pas un interrupteur que l’on actionne, mais une transformation structurelle qui suppose une énergie fiable, un crédit abordable et la confiance des investisseurs. Le récit officiel reste celui d’une reconstruction méthodique, après la crise de la dette qui avait conduit Accra dans les bras du Fonds monétaire international. Le pays, qui espère tourner la page d’un plan de sauvetage de plusieurs milliards, joue là une part de sa crédibilité retrouvée.

Reste que, pour le Ghanéen ordinaire, la promesse se mesure en emplois, pas en volets thématiques. Le pays sort à peine d’un cycle d’inflation et de restructuration douloureux ; sa jeunesse, diplômée et sans débouché, guette la concrétisation des 1,7 million de postes annoncés. Or faire travailler une usine la nuit suppose des salariés payés en conséquence, des transports nocturnes, une électricité que les délestages passés ont rendue incertaine. Faute de ces conditions, le triptyque un emploi, trois équipes menace de rester un slogan. L’écart entre la mise en scène du volontarisme et la lenteur des décrets d’application nourrit, chez les électeurs, le soupçon d’une rhétorique plus rapide que la réalité qu’elle prétend changer.

Entre l’État et les travailleurs, les entreprises attendent leur tour. Le programme mise sur le secteur privé pour financer près de neuf dixièmes de la facture, et sur les exportations comme moteur. Mais patrons et industriels réclament d’abord les incitations promises, fiscales, tarifaires, énergétiques, avant d’engager le moindre capital dans une deuxième ou une troisième rotation. Les exportateurs, eux, jaugent la cohérence d’ensemble : à quoi bon produire jour et nuit si la logistique portuaire, le crédit et l’accès aux marchés extérieurs ne suivent pas ? Le risque, classique, est qu’un dispositif conçu pour irriguer toute l’économie ne profite en définitive qu’aux acteurs déjà outillés pour en saisir les guichets. S’y ajoute l’immense secteur informel, majoritaire dans l’emploi ghanéen, que ni les guichets ni les incitations ne touchent aisément.

Car la querelle est aussi politique. En attaquant le vaisseau amiral de John Mahama, l’opposition du Nouveau Parti patriotique cherche à retourner contre le pouvoir l’arme qui l’avait fait chuter : la promesse d’emplois. Le gouvernement, qui a fait de la lutte anticorruption et de la relance ses deux marqueurs, sait qu’un programme phare qui patine se paie cher dans l’opinion. Dans un Ghana où l’alternance est devenue une mécanique bien huilée, chaque camp mesure que la prochaine échéance se jouera sur la capacité à transformer les discours en fiches de paie. L’économie 24 heures est ainsi devenue le terrain sur lequel se dispute, par avance, le bilan du mandat.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si un État peut décréter la transformation du travail sans en réunir d’abord les conditions matérielles. L’idée d’une économie qui ne dort jamais séduit une Afrique de l’Ouest avide de croissance et d’emplois ; elle bute partout sur les mêmes réalités, l’électricité, le financement, la confiance. Le Ghana, laboratoire de tant d’expériences continentales, éprouve ici la frontière ténue entre l’ambition et l’incantation. À mi-parcours, le verdict n’est pas rendu : il dépendra moins des huit volets du programme que de la première équipe de nuit qui, quelque part, finira par pointer vraiment.