
Le gouvernement ivoirien a dénombré cinquante-neuf morts après les pluies diluviennes de ces derniers jours. Comme chaque saison, Abidjan paie le prix d’une urbanisation débordée. À quelques mois de la présidentielle d’octobre, la gestion des risques devient un enjeu éminemment politique.
Cinquante-neuf morts. Le bilan communiqué par le gouvernement ivoirien après les pluies torrentielles qui se sont abattues sur le pays donne la mesure d’un drame devenu presque saisonnier. Abidjan, poumon économique de la Côte d’Ivoire et vitrine d’une croissance parmi les plus vigoureuses du continent, se retrouve une nouvelle fois sous les eaux. Glissements de terrain, quartiers submergés, familles emportées : la métropole de plus de six millions d’habitants découvre, à chaque saison des pluies, la fragilité qui se cache derrière ses tours et ses chantiers. Le contraste est saisissant entre l’image d’un pays émergent et la réalité d’une ville incapable de protéger ses habitants les plus exposés. Chaque année pourtant, la scène se répète, presque à l’identique, avec ses bilans qui s’alourdissent et ses promesses qui s’effacent avec la décrue.
Le phénomène n’a rien d’imprévisible. Chaque année, entre juin et juillet, les précipitations les plus fortes transforment les bas quartiers d’Abidjan en pièges mortels. Les autorités connaissent les zones à risque, les avaient parfois interdites à la construction, avaient parfois ordonné des déguerpissements. Mais la pression démographique, l’exode rural et la spéculation foncière ont eu raison des règlements. Des dizaines de milliers de personnes vivent sur des flancs de colline instables ou dans des cuvettes inondables, faute d’alternative abordable. Le drame de cette année n’est donc pas un accident climatique isolé, c’est la répétition annoncée d’une catastrophe dont les causes sont d’abord urbaines et sociales. Le dérèglement climatique aggrave la donne, en rendant les épisodes pluvieux plus intenses et plus imprévisibles, mais il ne fait qu’amplifier une vulnérabilité que des décennies d’urbanisation anarchique ont patiemment installée.
Face à l’urgence, le gouvernement a réagi selon un schéma désormais rodé : bilan officiel, mobilisation des secours, promesses de relogement et annonces de déguerpissement des zones dangereuses. Les autorités évoquent des plans d’assainissement, des travaux de drainage et un renforcement de la prévention. Mais ces mesures, souvent annoncées après chaque saison meurtrière, peinent à se traduire en résultats durables. Les ouvrages tardent, les relogements laissent des familles sur le carreau, et les quartiers rasés se reconstituent ailleurs, parfois plus dangereux encore. La réponse publique, réelle, reste en décalage avec l’ampleur structurelle du problème. Manquent un financement pérenne, une planification de long terme et une volonté politique capable de résister à la pression foncière, autrement plus rémunératrice que la prévention. Les bailleurs internationaux financent volontiers des études, rarement des digues.
Ce sont, comme toujours, les plus pauvres qui paient le plus lourd tribut. Les victimes vivaient dans des habitats précaires, souvent construits de leurs mains sur des terrains que personne d’autre ne voulait. Pour ces ménages, quitter la zone à risque signifierait s’éloigner des emplois, des marchés et des transports qui les font vivre. Le calcul est cruel : rester, c’est risquer sa vie une nuit d’orage ; partir, c’est perdre son gagne-pain. Entre les deux, l’État propose rarement une troisième voie crédible. La vulnérabilité au climat n’est ici que le prolongement d’une vulnérabilité économique et sociale profondément enracinée. Pour ces familles, la résilience n’est pas un concept de bailleur de fonds, c’est une épreuve renouvelée à chaque nuit d’averse.
Entre le pouvoir central et les sinistrés, les communes, les services d’urbanisme et les acteurs de la construction portent une responsabilité diffuse mais réelle. Les permis de bâtir accordés à la légère, les caniveaux jamais curés, les remblais sauvages qui bouchent l’écoulement des eaux : autant de défaillances qui s’accumulent au fil des mandats. Les collectivités, souvent démunies en moyens et en compétences techniques, peinent à faire respecter des normes qu’elles n’ont pas les moyens de contrôler. Et les promoteurs, publics comme privés, continuent de bétonner une agglomération qui aurait besoin, au contraire, de rendre à l’eau ses espaces de respiration. Les zones humides comblées, les forêts urbaines grignotées, les canaux transformés en dépotoirs : chaque mètre carré gagné sur la nature se paie, tôt ou tard, en vies humaines.
Or ce drame survient à un moment particulier. À quelques mois de la présidentielle d’octobre 2026, chaque catastrophe devient un enjeu de crédibilité. Le pouvoir sortant, qui met en avant son bilan économique et ses infrastructures, se voit rappeler que la croissance ne protège pas des orages. L’opposition, elle, y trouve un argument commode pour dénoncer une gouvernance qui privilégierait le prestige des grands chantiers sur la sécurité des quartiers populaires. La gestion des inondations, longtemps reléguée au rang de fatalité, s’invite ainsi dans le débat national, révélant les inégalités que la vitrine émergente préférerait masquer. Les images de quartiers engloutis, largement relayées sur les réseaux sociaux, pèsent désormais plus lourd, dans l’opinion, que les rubans coupés sur les nouveaux ponts.
En définitive, les pluies meurtrières de juillet ne sont pas seulement une tragédie humaine, elles sont un révélateur. Elles disent l’écart entre le récit d’une Côte d’Ivoire conquérante et le quotidien d’une population urbaine livrée aux caprices du ciel et aux carences de l’aménagement. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas abidjanais, est celle de savoir si les métropoles africaines en forte croissance sauront intégrer le risque climatique au cœur de leur développement, avant que la répétition des drames ne finisse par user la patience des habitants. Pour Abidjan, l’échéance d’octobre pourrait bien transformer cette patience en verdict.















