Quelque vingt-quatre millions d’électeurs sont appelés à renouveler l’Assemblée populaire nationale. Dans un paysage politique verrouillé, l’issue du vote fait peu de doutes. C’est le taux de participation, et non le score des partis, qui livrera le vrai verdict sur la légitimité du pouvoir.

Vingt-quatre millions d’électeurs, une Assemblée à renouveler, et une question qui éclipse toutes les autres : combien iront voter ? En Algérie, le scrutin législatif de 2026 se présente moins comme une compétition entre projets que comme un test de mobilisation. Le pouvoir, incarné par le président Abdelmadjid Tebboune, y voit l’occasion de conforter sa légitimité et d’afficher la vitalité d’institutions contestées. Ses détracteurs, eux, appellent à mesurer l’ampleur du désengagement citoyen. Dans un pays où les urnes ont souvent délivré des majorités confortables au camp présidentiel, le suspense s’est déplacé du résultat vers la participation, devenue l’unique baromètre crédible. Cette bascule n’est pas propre à l’Algérie, mais elle y prend un relief particulier, tant le fossé s’est creusé entre une façade institutionnelle immuable et une société qui, elle, a profondément changé.

Le contexte éclaire ce glissement. Depuis le soulèvement du Hirak, en 2019, qui avait chassé Abdelaziz Bouteflika du pouvoir, l’Algérie vit sous le signe d’une défiance persistante envers la classe politique. Les scrutins successifs, référendaire, présidentiel, législatif, se sont soldés par des taux d’abstention élevés, signe d’un divorce entre les gouvernants et une jeunesse nombreuse et désabusée. Le système, verrouillé par une administration puissante et un jeu partisan sans véritable opposition structurée, produit des résultats prévisibles. La rente des hydrocarbures, toujours abondante, permet au pouvoir d’acheter la paix sociale sans avoir à ouvrir réellement le champ politique. Mais cette stratégie a ses limites : elle transforme chaque scrutin en rituel sans surprise, et prive le pays d’un débat sur son avenir économique, alors que la dépendance aux hydrocarbures fait peser une hypothèque lourde sur les générations à venir.

Consciente du risque de délégitimation, l’administration a multiplié les appels à la mobilisation. Campagnes de sensibilisation, facilités de vote, discours insistant sur le devoir civique : l’appareil d’État déploie son énergie à convaincre les Algériens de se rendre aux urnes. Les partis proches du pouvoir quadrillent le territoire, promettant emplois et logements. L’enjeu, pour les autorités, n’est pas de gagner, la victoire est acquise, mais de gagner avec une participation suffisamment honorable pour couper court aux accusations d’illégitimité. Chaque point de participation supplémentaire vaut, à leurs yeux, plus qu’un siège de député.

Pour l’électeur ordinaire, en particulier dans les grandes villes et parmi les jeunes diplômés, l’équation est différente. Beaucoup peinent à voir ce qu’un bulletin changerait à leur quotidien : chômage des jeunes élevé, pouvoir d’achat érodé, horizons professionnels bouchés qui alimentent la tentation de l’émigration. L’abstention n’est pas seulement passivité, elle est devenue, pour une partie de la population, un acte politique délibéré, une manière de refuser un jeu perçu comme joué d’avance. Dans les régions de Kabylie, traditionnellement rétives au pouvoir central, le boycott pourrait de nouveau être massif, creusant l’écart entre l’Algérie officielle et l’Algérie réelle. Ce fossé générationnel est peut-être le défi le plus redoutable pour le pouvoir : les moins de trente ans, majoritaires, n’ont connu ni la guerre de libération ni la décennie noire, et se montrent imperméables aux récits qui ont longtemps cimenté la légitimité du régime.

Entre l’État et le citoyen, les partis politiques peinent à jouer leur rôle de courroie. Affaiblis, discrédités ou cooptés, ils n’incarnent plus, pour beaucoup, une offre crédible. Les formations issues de la mouvance présidentielle se disputent les sièges sans se distinguer sur le fond, tandis que les rares voix indépendantes ou d’opposition manquent de moyens et d’espace médiatique. La société civile, longtemps vivace, a été mise au pas depuis le reflux du Hirak. Ce vide au centre du jeu politique explique pourquoi le scrutin se réduit à une arithmétique de la participation, faute d’un véritable débat sur les choix du pays. Les rares tentatives de renouvellement, portées par de jeunes candidats ou des figures de la société civile, se heurtent à un plafond de verre soigneusement entretenu.

L’enjeu dépasse les frontières algériennes. Puissance énergétique majeure, fournisseur de gaz courtisé par une Europe soucieuse de réduire sa dépendance russe, l’Algérie joue aussi sa stabilité régionale sur fond de rivalité tenace avec le Maroc et de turbulences sahéliennes à ses frontières sud. Un scrutin largement boudé fragiliserait le récit d’un pouvoir solide et légitime qu’Alger tient à projeter vers ses partenaires. À l’inverse, une participation honorable offrirait à Abdelmadjid Tebboune un argument précieux dans ses relations avec des chancelleries occidentales prêtes à composer avec un régime jugé fréquentable, pourvu qu’il garantisse ses livraisons et sa stabilité. L’Algérie sait jouer de cet atout énergétique, mais elle sait aussi que la rente ne suffit plus à masquer le vieillissement d’un modèle politique conçu dans les années 1960.

En définitive, ces législatives ne trancheront pas grand-chose sur la composition réelle du pouvoir algérien, dont les leviers se situent largement hors de l’hémicycle. Elles diront, en revanche, l’état du lien entre les gouvernants et les gouvernés, six ans après un Hirak qui avait fait vaciller le système sans le renverser. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas algérien, est celle de savoir combien de temps un pouvoir peut se satisfaire d’une légitimité de façade, adossée à la rente plutôt qu’à l’adhésion. Pour Abdelmadjid Tebboune, la voie est étroite : sans participation, la victoire annoncée risque d’avoir le goût amer d’un désaveu.