
Jeudi 16 avril à Washington, Abebe Selassie avait un mot pour saluer les gouvernements africains et un autre pour les prévenir. Le directeur Afrique du FMI a abaissé à 4,3 % la prévision de croissance subsaharienne 2026, un recul de 0,3 point imputé à la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran. La région sortait pourtant de sa meilleure année depuis plus d’une décennie. Trois chocs se superposent désormais — hydrocarbures, inflation, effondrement de l’aide. Les pays qui ont fait l’effort de la discipline sont ceux qui risquent d’en payer le prix politique.
La scène a quelque chose de cruel. Un directeur du FMI qui félicite une région, puis lui annonce qu’elle perdra 0,3 point de croissance pour une guerre à laquelle elle n’est pas partie. Le 16 avril 2026, à Washington, Abebe Selassie a présenté le Regional Economic Outlook d’avril intitulé « Hard-Won Gains Under Pressure ». La formule dit tout : des acquis durement obtenus, désormais sous tension. L’Afrique subsaharienne entrait en 2026 avec la plus forte dynamique enregistrée depuis dix ans — 4,5 % de croissance en 2025, inflation médiane ramenée à 3,4 % fin 2025 contre 4,8 % un an plus tôt, déficits budgétaires réduits, dette publique en baisse. Puis vint la guerre.
Le Moyen-Orient n’est pas l’Afrique, mais il la tient par le flanc énergétique. L’offensive américano-israélienne lancée le 28 février contre l’Iran a bloqué le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole et du GNL mondial. Hydrocarbures, gaz, engrais : tout a renchéri. La veille de l’intervention de Selassie, un document conjoint de la Commission de l’Union africaine, de la BAD, de la CEA-ONU et du PNUD, présenté à Washington par Kevin Urama, chef économiste de la BAD, estimait à 0,2 point le coût de la crise pour la croissance continentale. Le FMI, plus pessimiste, retient 0,3 point. Les deux institutions s’accordent sur l’essentiel : l’impact est « hautement inégal », selon la formule de Selassie, et frappe d’abord les importateurs nets d’énergie.
Le Kenya est devenu le cas d’école. Le 8 avril, la Banque centrale a suspendu dix mois consécutifs de baisse de taux. Huit jours plus tard, son gouverneur Kamau Thugge avertissait : si le conflit dure trois mois de plus, l’inflation culminera à 6,2 % en juillet 2026 avant de redescendre lentement. Sans le choc pétrolier, elle serait restée sagement entre 4,5 % et 5 %. Le FMI a corrigé la croissance kényane de 4,9 % à 4,5 % ; la Banque mondiale est descendue à 4,4 %. À Nairobi, le litre de diesel a bondi de 24 % en un mois pour atteindre près de 207 shillings, malgré une baisse de TVA et une subvention de 6 milliards de shillings décidées en urgence. Résultat : cinquième année consécutive de recul des salaires réels, dans un pays où la rue avait déjà brûlé en 2024 contre la loi de finances de William Ruto. Le choc n’est pas seulement macroéconomique. Il est politique.
L’Afrique du Sud, elle, subit la règle de l’offre de change. Pretoria importe l’essentiel de ses produits raffinés et indexe les prix à la pompe sur le Brent et le rand, avec un mois de décalage. Le choc se transmet donc quasi mécaniquement. Le FMI a ramené la prévision de croissance sud-africaine de 1,4 % à 1 % pour 2026 ; l’estimation pour 2027 a suivi, de 1,5 % à 1,3 %. La Banque de réserve, dirigée par Lesetja Kganyago, tient sa cible d’inflation à 3 % mais avance désormais à pas comptés. Le Trésor sud-africain et la SARB anticipent officiellement une croissance qui tend vers 2 % à moyen terme — le FMI, lui, ne la voit pas. Entre les deux lectures, l’écart dit l’essentiel : le pays affiche la discipline macroéconomique, mais son modèle structurel reste incapable de produire plus de 1 % de croissance quand le monde toussote.
Le Nigeria illustre l’autre face du choc, celle où les recettes tombent du ciel. Abuja a engrangé environ 4 milliards de dollars de revenus pétroliers supplémentaires depuis février. Le ministre des Finances Wale Edun a même déclaré, aux Spring Meetings, que son pays n’aurait plus besoin de l’aide du FMI. Bola Tinubu a signé en mars l’Executive Order 9, qui reverse directement au Fonds de la Fédération les redevances et taxes pétrolières auparavant retenues par la NNPC. La Banque mondiale recommande de mettre cette manne de côté. L’histoire récente — celle des cycles post-2008, post-2011 — enseigne que les gouvernements africains exportateurs d’hydrocarbures ont presque toujours consommé leurs recettes exceptionnelles plutôt que de les épargner. Le FMI a tout de même abaissé la croissance nigériane de 4,4 % à 4,1 % pour 2026 : même un exportateur paie l’inflation importée et les perturbations commerciales.
Au-dessus de cette mécanique des prix, un autre choc, plus silencieux mais plus profond, reconfigure le paysage. Selassie a consacré un chapitre entier du rapport au sujet, titré sans ambiguïté : « Aid Cuts in Sub-Saharan Africa: This Time Is Different ». L’OCDE estime que l’aide bilatérale à l’Afrique subsaharienne a reculé entre 16 % et 28 % en 2025, sous l’effet cumulé des coupes américaines — USAID représentait environ 20 % du budget santé nigérian — et du repli britannique et allemand. Les cycles précédents étaient conjoncturels. Celui-ci est structurel : le budget américain FY2026 enterre l’essentiel du concessionnel. Les pays fragiles, où l’aide finance directement la santé et l’alimentation, sont exposés sans filet.
L’enchaînement dessine un test. Ethiopie, Nigeria, Côte d’Ivoire, Sénégal, Kenya ont tous choisi la voie étroite de l’ajustement entre 2023 et 2025 : réalignement de change, fin des subventions, recentrage monétaire. Ces choix ont permis les chiffres de 2025. Ce sont ces mêmes gouvernements qui doivent maintenant absorber un choc externe sans les amortisseurs — l’aide en retrait, les marchés financiers plus chers, l’opinion lassée. La question n’est plus technique. Elle est politique : combien de temps un exécutif tient-il la discipline quand la rente mondiale, l’électeur et la rue convergent pour exiger autre chose ?













