
Le chef de l’État congolais a annoncé le 17 juillet des assises nationales « inclusives, apaisées et républicaines », centrées sur la guerre à l’Est. Une ordonnance présidentielle en fixera le cadre. L’opposition applaudit la porte entrouverte et s’interroge sur la clé.
Par Éliane Moukoko
C’est à la Cité de l’Union africaine, à Kinshasa, que Félix Tshisekedi a lâché le mot que l’opposition et une partie de la société civile réclamaient depuis des mois. Vendredi 17 juillet 2026, recevant les représentants des principales confessions religieuses, le président congolais a annoncé la tenue prochaine d’un dialogue national qu’il a qualifié d’« inclusif, apaisé et républicain ». L’objectif affiché tient en une formule : consolider la paix, la cohésion nationale et l’unité des Congolais afin de faire face à l’agression rwandaise. Une ordonnance présidentielle définira les contours et l’organisation des assises, qui devraient se tenir, en principe, sur le sol congolais.
Le choix des interlocuteurs dit déjà quelque chose du dispositif. Les confessions religieuses, et au premier rang la Conférence épiscopale nationale du Congo, occupent en République démocratique du Congo une fonction de médiation quasi constitutionnelle, faute d’institutions de recours crédibles. Dès le lendemain, le samedi 18 juillet, la CENCO poursuivait ses consultations en recevant les responsables de la Coalition Article 64, l’une des plateformes d’opposition les plus critiques du pouvoir. Les réactions publiées ce week-end donnent le ton : le PPRD, formation de l’ancien président, salue l’initiative mais se dit vigilant ; l’ASADHO, organisation de défense des droits humains, applaudit l’ouverture. Personne ne rejette le principe, personne n’accorde de crédit à l’avance.
Cette prudence a une histoire. Le dialogue national est en République démocratique du Congo un instrument de gouvernement plus qu’un moment de refondation. Il y eut la conférence nationale souveraine du début des années 1990, les concertations nationales de 2013, puis l’accord de la Saint-Sylvestre conclu fin 2016 sous l’égide de la même CENCO. Ce dernier avait permis de gagner deux ans sans élections, avant un scrutin dont le résultat reste contesté. À chaque fois, le mécanisme a servi à absorber une contestation, à élargir la base gouvernementale par distribution de postes, et à repousser l’échéance. La mémoire politique congolaise a retenu la méthode. Elle a aussi retenu le coût : chaque cycle de concertation a produit un gouvernement élargi, une administration plus lourde et une dépense publique accrue, sans modifier la structure du pouvoir. C’est pourquoi le mot « inclusif », employé vendredi par le chef de l’État, est reçu à Kinshasa avec autant d’espoir que de méfiance : il a déjà servi.
L’ordonnance annoncée concentre l’essentiel des interrogations. Fixer par décret présidentiel le format, la composition, l’ordre du jour et le lieu d’un dialogue revient à en préempter les conclusions. Un dialogue dont l’une des parties écrit le règlement n’est pas une négociation, c’est une consultation élargie. La différence n’est pas sémantique : elle détermine si les questions les plus explosives, la révision constitutionnelle évoquée depuis 2024, le calendrier électoral de 2028, le contrôle de la Commission électorale, entreront ou non dans le champ des discussions. L’annonce du 17 juillet cadre le sujet autrement, en le centrant sur la guerre à l’Est. C’est le terrain sur lequel le pouvoir est le plus rassembleur, et le moins exposé.
Il est aussi le plus douloureux. L’accord conclu à Washington entre Kinshasa et Kigali n’a pas tenu ses échéances : le retrait rwandais attendu à la mi-juillet n’a pas eu lieu, et le dernier rapport du groupe d’experts des Nations unies évalue la présence militaire rwandaise en territoire congolais dans une fourchette de quatorze mille à dix-huit mille hommes, tandis que l’emprise territoriale de l’AFC-M23 a continué de s’étendre. Dans les zones qu’il administre, le mouvement perçoit l’impôt, nomme des administrateurs et gère jusqu’aux urgences sanitaires. Un dialogue national qui ne comprendrait ni le M23 ni ses parrains laisserait donc hors de la salle ceux qui contrôlent le terrain dont il est censé traiter. Kinshasa objecte, non sans raison, qu’associer un mouvement armé soutenu de l’extérieur reviendrait à récompenser la conquête et à internationaliser un débat que la Constitution réserve aux Congolais. L’argument est solide en droit. Il laisse entière la question pratique de savoir avec qui signer une paix, si ce n’est avec ceux qui font la guerre.
Reste que l’initiative n’est pas sans logique. Kinshasa a besoin d’un front intérieur cohérent pour négocier en position moins défavorable, et l’opposition, qui appelle à des marches le 22 juillet, a intérêt à ce que la contestation trouve un débouché institutionnel plutôt que policier. Les Églises, de leur côté, tirent de ce rôle d’arbitre une influence qu’aucun scrutin ne leur confère. Chacun peut donc trouver au processus une utilité immédiate, ce qui suffit généralement à ce qu’il s’ouvre, et rarement à ce qu’il aboutisse. Le précédent de 2016 avait été signé, puis appliqué à moitié, puis oublié.
Pour Félix Tshisekedi, la voie est étroite : un dialogue trop encadré ne produira qu’un communiqué de plus et confirmera le soupçon d’instrumentalisation ; un dialogue réellement ouvert exposerait son propre bilan sécuritaire et la légitimité de son second mandat à une contradiction publique. En définitive, l’ordonnance à venir n’est pas seulement un acte administratif ; elle dira si Kinshasa cherche un consensus ou une caution. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir ce que peut un dialogue national dans un pays où une partie du territoire est administrée par d’autres, et où la paix se négocie ailleurs qu’entre Congolais.















