En accusant les forces tigréennes de préparer une offensive avec l’appui de l’Érythrée, Addis-Abeba a ravivé, le 11 juin, la crainte d’un retour à la guerre. Quatre ans après un conflit aux centaines de milliers de morts, l’accord de Pretoria vacille, et la Corne de l’Afrique retient son souffle.

L’alerte est tombée le 11 juin 2026, sèche et lourde de menaces. Le gouvernement fédéral éthiopien a accusé les forces du Front populaire de libération du Tigré de se préparer à lancer une offensive contre Addis-Abeba dans les prochains jours, avec le soutien de l’Érythrée. L’annonce, faite par les autorités centrales, ravive le souvenir d’un conflit de deux ans, de 2020 à 2022, qui aurait fait environ 600 000 morts selon les estimations de l’Union africaine, l’un des plus meurtriers du XXIe siècle. Pour un pays qui aspirait à tourner la page de la guerre civile, l’avertissement sonne comme un retour brutal du refoulé, et place la Corne de l’Afrique au bord d’une rechute aux conséquences potentiellement régionales.

Le paradoxe de cette accusation tient à la géométrie des alliances. Lors de la guerre de 2020-2022, l’Érythrée du président Issayas Afeworki avait combattu aux côtés des forces fédérales éthiopiennes contre le Tigré, ses troupes s’illustrant par des exactions documentées par les organisations de défense des droits. Voir aujourd’hui Asmara présentée comme un appui possible des combattants tigréens dit l’ampleur du retournement intervenu depuis. La signature de l’accord de Pretoria, en novembre 2022, qui avait mis fin aux hostilités sans inclure l’Érythrée, a laissé cette dernière sur le bord de la route, nourrissant sa défiance envers le pouvoir du Premier ministre Abiy Ahmed. Les ambitions affichées de l’Éthiopie d’accéder à la mer, perçues comme une menace directe par Asmara, ont achevé de transformer un allié de circonstance en adversaire potentiel.

La réponse institutionnelle d’Addis-Abeba s’inscrit dans une logique de mobilisation préventive. En rendant publique l’imminence supposée d’une offensive, le gouvernement fédéral cherche autant à se préparer militairement qu’à occuper le terrain narratif, en désignant l’ennemi avant l’éventuel déclenchement des combats. Cette communication offensive vise aussi un auditoire international, à qui l’on signale par avance la responsabilité d’un camp. Mais elle comporte un risque : celui de la prophétie autoréalisatrice, où l’accumulation des accusations et des préparatifs précipite l’affrontement que chacun prétend vouloir éviter. Le pouvoir éthiopien, par ailleurs confronté à des insurrections en pays amhara et oromo, joue gros à rouvrir un front au nord alors que son armée est déjà sollicitée sur plusieurs théâtres.

Sur le terrain, ce sont les populations du Tigré qui redoutent le plus une reprise des combats. Cette région du nord, exsangue après deux ans de siège, de famine et de destructions, n’a pas achevé sa reconstruction. Les services de base y restent défaillants, le retour des déplacés demeure partiel, et l’aide humanitaire arrive au compte-gouttes. Une nouvelle guerre y serait une catastrophe sur une terre déjà meurtrie, où une part de la population n’a connu, ces dernières années, que la pénurie et la peur. Les habitants des zones frontalières, côté éthiopien comme côté érythréen, savent qu’ils seraient les premières victimes d’un embrasement, pris en étau entre des armées et des milices dont les desseins les dépassent. Les agences humanitaires, déjà débordées par la guerre au Soudan voisin et par les besoins du nord éthiopien, redoutent une crise alimentaire d’une ampleur que des financements internationaux en recul ne permettraient pas d’absorber. Sur place, les rares récoltes et le maigre cheptel reconstitués depuis Pretoria pourraient être emportés en quelques semaines de combats, replongeant des millions de personnes dans la dépendance à une aide elle-même menacée.

Les intermédiaires politiques tigréens se trouvent, eux, dans une position intenable. Le mouvement issu du Front populaire de libération du Tigré est traversé de fractures depuis Pretoria, entre partisans d’une normalisation avec Addis-Abeba et tenants d’une ligne dure, certains se rapprochant précisément d’Asmara. Cette division interne complique toute lecture des intentions tigréennes et fragilise l’administration intérimaire censée gérer la région durant la transition. Pour les médiateurs régionaux et l’Union africaine, garante morale de l’accord de paix, l’enjeu est de préserver un compromis déjà fragilisé, sans disposer des moyens d’en imposer le respect. La défiance mutuelle, alimentée par l’absence de mise en œuvre complète des engagements, mine peu à peu l’édifice de Pretoria.

La dimension géopolitique achève de rendre la situation explosive. La Corne de l’Afrique est devenue un échiquier où s’entrecroisent les intérêts des puissances du Golfe, de la Turquie, de la Chine et des États-Unis, attirés par les routes maritimes de la mer Rouge et les ports de la région. Un nouvel affrontement éthio-érythréen, ou une guerre par procuration sur le sol tigréen, déstabiliserait un espace déjà fragilisé par la guerre au Soudan voisin et les tensions autour du barrage de la Renaissance. Chaque acteur extérieur, selon ses alignements, pourrait être tenté d’armer un camp, transformant un conflit interne en abcès régional.

En définitive, l’alerte du 11 juin n’est pas seulement un épisode de tension ; elle révèle la fragilité d’une paix jamais consolidée. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas éthiopien, est celle de savoir si les accords de cessez-le-feu signés sans tous les belligérants peuvent tenir lorsque les rancunes nourrissent de nouvelles alliances. Pour Abiy Ahmed, la voie est étroite : prévenir une offensive sans déclencher la guerre qu’il dit redouter, et contenir l’Érythrée sans rompre définitivement avec elle. La Corne de l’Afrique, une fois encore, rappelle que la guerre, quand elle s’interrompt sans se résoudre, ne disparaît jamais tout à fait ; elle attend.