La destruction d’un quartier d’Abidjan, menée sans autorisation selon les autorités elles-mêmes, a jeté des centaines d’habitants à la rue et provoqué une vive polémique. Au-delà de l’émotion, l’affaire interroge la gouvernance urbaine d’une métropole où le bulldozer tient lieu, trop souvent, de politique de la ville.

Des murs éventrés, des tôles arrachées, des familles assises sur leurs maigres affaires : les images de la démolition d’un quartier d’Abidjan ont, à la mi-juin 2026, ravivé une colère ancienne en Côte d’Ivoire. Selon les autorités ivoiriennes elles-mêmes, l’opération a été conduite sans autorisation préalable, entraînant le délogement de centaines d’habitants dans la capitale économique. Le gouvernement a réagi publiquement, ouvrant la voie à une possible mise en cause des responsables de cette destruction contestée. L’épisode, par son caractère brutal et son apparente illégalité, dépasse le simple fait divers : il met en lumière la fragilité d’une gouvernance urbaine où la force précède trop souvent le droit, et où les populations les plus vulnérables paient le prix de l’extension de la ville.

Le contexte n’a rien d’inédit. Depuis des années, Abidjan, mégapole de plus de six millions d’habitants, est le théâtre de campagnes de déguerpissement récurrentes. Au nom de l’assainissement, de la lutte contre les constructions en zone à risque ou des grands chantiers d’infrastructures, des quartiers entiers ont été rasés, de Boribana à Gesco, souvent dans la précipitation et avec des indemnisations jugées dérisoires. Le ministère de la Construction et les structures techniques de l’État invoquent la sécurité des occupants, installés dans des zones inondables ou insalubres. Mais la mécanique se répète : un avis d’expulsion expéditif, des engins qui interviennent à l’aube, et des habitants qui découvrent, médusés, qu’ils n’ont nulle part où aller. La particularité de l’affaire de juin tient à l’aveu officiel d’une absence d’autorisation, signe d’un dérèglement dans la chaîne de décision.

Face à la polémique, la réponse institutionnelle a cherché à contenir l’incendie. En reconnaissant l’irrégularité de l’opération et en évoquant des sanctions possibles, le gouvernement tente de se démarquer d’une démolition qu’il présente comme une dérive, et non comme l’application de sa politique. La nuance est essentielle pour un exécutif soucieux de son image après la réélection du président Alassane Ouattara, qui entend inscrire son nouveau mandat sous le signe de la modernisation et de la cohésion. Mais la posture est délicate : comment condamner une démolition sauvage tout en assumant une politique de déguerpissement qui, elle, se poursuit ailleurs avec l’aval de l’État ? La frontière entre l’opération autorisée et l’opération abusive devient, pour l’opinion, de plus en plus ténue.

Pour les habitants délogés, les conséquences sont immédiates et durables. Des familles entières se retrouvent sans toit, parfois sans recours, leurs économies englouties dans des logements désormais réduits en gravats. Beaucoup occupaient ces parcelles depuis des années, certains avec des titres incomplets ou informels qui les privent de protection juridique. La perte du logement entraîne celle de l’emploi de proximité, de la scolarité des enfants, du tissu de solidarité du quartier. Dans une ville où l’habitat informel loge une part considérable de la population active, chaque démolition non accompagnée d’un relogement fabrique de nouveaux précaires, repoussés vers des périphéries plus lointaines et plus chères en transport. Les femmes, souvent à la tête de ces ménages modestes et actives dans le petit commerce de rue, encaissent le choc le plus dur, privées du même coup de leur logement et de leur gagne-pain. Les associations de quartier rappellent que beaucoup de ces familles avaient déjà été déplacées une première fois, ailleurs dans la ville, par une opération antérieure du même type.

Les intermédiaires de cette urbanisation, promoteurs, propriétaires fonciers, autorités locales, occupent une place ambiguë. Derrière nombre de déguerpissements se devine la convoitise d’un foncier devenu rare et cher au cœur d’Abidjan, où la spéculation immobilière aiguise les appétits. La destruction d’un quartier populaire libère des terrains stratégiques, vite récupérés par des opérations plus lucratives. Lorsque l’opération se déroule sans autorisation, le soupçon d’une captation privée, masquée derrière un discours d’assainissement, n’est jamais loin. Les organisations de la société civile et certains élus locaux dénoncent depuis longtemps cette opacité, réclamant des procédures contradictoires, des délais de recours et des solutions de relogement préalables, rarement appliqués dans les faits.

L’affaire révèle ainsi un rapport de force déséquilibré entre une administration pressée de transformer la ville et des populations sans voix ni protection. La Côte d’Ivoire affiche une croissance soutenue et ambitionne de faire d’Abidjan une vitrine régionale, dotée de ponts, d’échangeurs et de quartiers d’affaires modernes. Mais cette montée en gamme se construit, en partie, sur l’effacement de l’habitat précaire, sans que la question du droit au logement ne soit véritablement posée. Le contraste entre la métropole rutilante que l’on promet et les bidonvilles que l’on rase nourrit un ressentiment social que les autorités auraient tort de sous-estimer.

En définitive, le déguerpissement n’est pas seulement une opération technique d’aménagement ; il redessine les rapports de force entre l’État, le marché foncier et les plus démunis. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas abidjanais, est celle de savoir comment des villes africaines en pleine expansion peuvent concilier modernisation et justice sociale, croissance et dignité des habitants. Pour le gouvernement ivoirien, la voie est étroite : sanctionner une démolition illégale sans renoncer à une politique urbaine qui en produit régulièrement de semblables. Tant que le relogement restera l’exception et le bulldozer la règle, chaque quartier rasé continuera de rappeler que la fabrique de la ville moderne se paie, d’abord, sur le dos de ceux qui n’ont pas les moyens de s’y défendre.