
Adopté le 6 juin au Mali, à la clôture du premier Forum panafricain des médias, l’Appel de Bamako engage la presse du continent vers la souveraineté narrative, informationnelle et numérique. Un manifeste ambitieux, porté par un pays où le journalisme indépendant recule. Le paradoxe est tout le sujet.
Le 6 juin 2026, à Bamako, au Mali, des journalistes, des patrons de presse, des universitaires et des experts du numérique venus de tout le continent adoptaient solennellement l’Appel de Bamako, texte de clôture du premier Forum panafricain des médias. Quatre jours durant, sous le thème « Unir les voix, renforcer les liens entre les médias africains », le FOPAME aura débattu de désinformation massive, d’intelligence artificielle, de modèles économiques exsangues et de dépendance aux plateformes étrangères. Le Maroc, invité d’honneur de cette première édition, y a déployé une délégation remarquée, signe que la diplomatie médiatique est devenue un instrument d’influence à part entière. La presse malienne, de Maliweb à L’Essor, en a fait l’événement de la semaine.
Le lieu n’est pas neutre. Depuis 2022, Bamako a suspendu RFI et France 24 ; Ouagadougou et Niamey ont suivi en 2023, et la Confédération des États du Sahel a érigé la rupture avec les médias français en marqueur de souveraineté. Que la capitale malienne accueille le premier forum continental des médias relève donc autant du symbole que de la stratégie : l’Appel de Bamako prolonge, sur le terrain de l’information, le souverainisme politique qui a déjà emporté les bases militaires étrangères et l’appartenance du Mali à la CEDEAO, dont la sortie est effective depuis janvier 2025. Les autorités de transition du général Assimi Goïta y voient une consécration de leur doctrine. Après le territoire et les alliances, le récit devient le troisième front de la rupture sahélienne.
Sur le fond, le texte adopté le 6 juin dresse un état des lieux sans complaisance. Les participants y dénoncent la persistance de représentations extérieures réductrices de l’Afrique et revendiquent le droit des Africains à raconter eux-mêmes leurs sociétés, leurs innovations et leurs réussites. Le document appelle à bâtir des infrastructures numériques africaines, à protéger les données du continent, à développer des technologies adaptées aux réalités locales et à promouvoir les langues nationales dans les médias. Il plaide enfin pour l’investissement dans la formation des journalistes, l’éducation aux médias des publics et une intégration éthique de l’intelligence artificielle dans les rédactions. Rien n’y manque, ni la mutualisation des contenus entre rédactions africaines, ni la coopération entre écoles de journalisme, ni la circulation des productions dans les langues du continent.
Le nerf de la guerre reste l’argent. L’Appel de Bamako insiste sur la construction de modèles économiques viables pour les entreprises de presse africaines : mécanismes de financement pérennes, développement des abonnements numériques, mobilisation accrue des investisseurs du continent. Le diagnostic sous-jacent est connu : l’essentiel de la publicité numérique africaine est capté par les géants américains de la technologie, pendant que des rédactions fragilisées dépendent de subventions publiques ou de bailleurs étrangers dont les agendas pèsent sur les lignes éditoriales. Faute de capitaux patients, beaucoup de titres vivent au rythme de projets financés par des organisations non gouvernementales, dont les priorités dictent parfois jusqu’au choix des sujets. La souveraineté éditoriale commence par l’autonomie financière, et celle-ci demeure, pour l’immense majorité des titres africains, un horizon lointain.
C’est ici que l’Appel de Bamako rencontre sa contradiction. La souveraineté narrative qu’il revendique est portée, à Bamako, par des autorités de transition qui ont suspendu des médias internationaux et sous lesquelles l’exercice du journalisme indépendant s’est durci. Reporters sans frontières documente, depuis 2021, un net recul de la liberté de la presse au Mali, au Burkina Faso et au Niger. La tentation existe donc de confondre souveraineté informationnelle et contrôle étatique du récit, décolonisation des imaginaires et mise au pas des rédactions. Le texte adopté à Bamako s’en démarque à sa façon, en insistant davantage sur la déontologie, la formation et la viabilité économique que sur la seule rhétorique anti-occidentale.
La dimension géopolitique n’échappe à personne. Le récit africain est devenu un champ de bataille où s’affrontent les influences russe, chinoise, occidentale et, de plus en plus, des ambitions africaines concurrentes. La Russie, dont les relais d’influence prospèrent au Sahel depuis le retrait français, a démontré ce que pèse une guerre informationnelle méthodiquement conduite. La présence du Maroc en invité d’honneur illustre la stratégie de Rabat, qui investit dans les agences, la formation et la connectivité pour étendre son empreinte au sud du Sahara. Quant à la promotion des langues nationales, elle touche au cœur du sujet : tant que le continent s’informe majoritairement dans les langues et sur les plateformes des autres, sa souveraineté narrative restera déclarative. Les données africaines, massivement hébergées hors d’Afrique, posent la même question de dépendance structurelle.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir qui sera le sujet de cette souveraineté proclamée : les États, prompts à nationaliser le récit comme on nationalise une mine, ou les journalistes et leurs publics, seuls capables de rendre crédible une voix africaine dans le vacarme informationnel mondial. En définitive, l’Appel de Bamako n’est pas seulement un manifeste professionnel ; il redessine les rapports de force entre médias, pouvoirs et plateformes sur un continent où s’informer reste trop souvent un acte de dépendance. Restera à transformer la déclaration en infrastructures, en capitaux et en lecteurs. Les forums passent ; les modèles économiques, eux, tranchent.















