
En promulguant un code pénal qui criminalise pour la première fois l’homosexualité, jusqu’à vingt ans de prison, le régime militaire de Niamey érige la question des mœurs en instrument de souveraineté. Derrière le texte, une mécanique de légitimation et un signal adressé aux anciens partenaires occidentaux.
C’est par une discrète mention au Journal officiel que le Niger a basculé, le 11 juin 2026, dans le camp des pays qui répriment pénalement l’homosexualité. Une source judiciaire à Niamey a confirmé ce jour-là la promulgation d’un nouveau code pénal qui criminalise, pour la première fois dans l’histoire du pays, les relations entre personnes de même sexe, mais aussi des « pratiques » qualifiées d’intersexes et d’asexuelles, avec des peines pouvant atteindre vingt ans de réclusion. Jusqu’ici taboue mais juridiquement tolérée dans une société à très large majorité musulmane et conservatrice, l’homosexualité devient un délit lourd. Le geste dépasse le seul registre des mœurs : il s’inscrit dans la trajectoire d’un régime militaire qui, depuis le putsch de juillet 2023, cherche méthodiquement à se forger une assise idéologique.
Le texte s’insère dans une vague régionale. Le Burkina Faso, partenaire du Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel, a durci sa propre législation ces derniers mois ; le Ghana a fait voter une loi parmi les plus sévères du continent ; le Sénégal a, lui aussi, resserré son arsenal répressif. Niamey n’invente donc rien, mais arrive avec une radicalité particulière : la fourchette des peines, l’extension à des catégories aussi floues que l’asexualité, et le calendrier, en font moins une mesure pénale qu’un acte politique. Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, l’organe militaire dirigé par le général Abdourahamane Tiani, gouverne sans Parlement élu et sans calendrier électoral. Un code pénal devient, dans ce vide institutionnel, l’un des rares véhicules par lesquels le pouvoir peut écrire sa vision de la société.
La logique de légitimation est explicite. Privé des urnes, le régime cherche sa caution ailleurs : dans la rue, dans les prêches, dans un récit souverainiste qui oppose les valeurs « authentiques » du peuple aux injonctions venues de l’étranger. En criminalisant l’homosexualité, la junte se pose en gardienne d’un ordre moral présenté comme menacé par l’Occident, ses bailleurs et ses organisations de défense des droits. Le calcul est habile : il mobilise un consensus social réel, dans un pays où la tolérance envers les minorités sexuelles est quasi nulle, tout en envoyant un message géopolitique à des capitales européennes qui conditionnent de plus en plus leur aide au respect des droits humains.
Pour les premières personnes concernées, la conséquence est immédiate et brutale. Une population déjà invisible, contrainte au silence, voit désormais peser sur elle la menace d’une incarcération de longue durée et, surtout, d’une dénonciation institutionnalisée. La criminalisation ne se contente pas de punir des actes : elle crée un climat où le soupçon devient une ressource, où le chantage, l’extorsion et le règlement de comptes trouvent un appui légal. Les rares structures de santé qui travaillaient discrètement sur la prévention, notamment en matière de VIH, risquent de voir leurs publics s’éloigner par crainte d’être identifiés, fragilisant des acquis sanitaires patiemment construits dans l’un des pays les plus pauvres de la planète. Dans un Sahel où l’État peine déjà à assurer sa fonction protectrice, la loi ajoute à la peur de la violence celle de la justice, et referme un peu plus l’espace des libertés intimes.
L’onde de choc atteint aussi les intermédiaires de la vie associative et humanitaire. Les organisations non gouvernementales, locales et internationales, qui interviennent au Niger sur la santé, la jeunesse ou les libertés, se retrouvent prises en étau. Continuer à défendre les droits des minorités sexuelles les expose à l’accusation d’ingérence ; s’en abstenir revient à abandonner un public vulnérable. Plusieurs bailleurs, déjà échaudés par la rupture des coopérations militaires et le rapprochement de Niamey avec Moscou, devront arbitrer entre la défense de leurs principes et le maintien de programmes essentiels dans un pays sahélien en proie à l’insécurité. La pénalisation devient ainsi un point de friction supplémentaire dans une relation déjà abîmée.
C’est là que se révèle la dimension géopolitique de la manœuvre. Depuis son arrivée au pouvoir, le régime nigérien a expulsé les forces françaises, pris ses distances avec les États-Unis et quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest aux côtés du Mali et du Burkina Faso. La morale rejoint ici la souveraineté : en faisant des droits des minorités un marqueur d’ingérence occidentale, Niamey transforme un sujet de société en ligne de fracture diplomatique. Les capitales européennes, qui ont fait de la condition des personnes LGBT un critère de leur diplomatie, sont placées devant un dilemme : protester, au risque de nourrir le récit souverainiste de la junte, ou se taire, au prix de leur cohérence affichée.
En définitive, le nouveau code pénal n’est pas seulement un texte répressif ; il est un révélateur. Il montre comment les régimes militaires du Sahel, faute de légitimité électorale, construisent leur autorité sur un socle culturel et identitaire, en mobilisant des valeurs partagées par une large part de la population pour se prémunir de toute contestation. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérien, est celle de savoir jusqu’où cette instrumentalisation de la morale peut servir de ciment à des pouvoirs sans urnes, et à quel coût pour les libertés individuelles. Pour les démocraties occidentales, la voie est étroite : défendre des principes universels sans offrir aux juntes l’argument facile d’un néocolonialisme moral. Le Sahel, une fois encore, déplace le terrain du débat là où ses adversaires l’attendent le moins.















