
Avec l’initiative T-MED lancée le 9 juin, l’Union européenne veut faire de la rive sud de la Méditerranée son réservoir d’énergies propres et d’hydrogène vert. Pour l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, l’occasion est réelle, mais les atouts sont inégaux et la dépendance, elle, demeure entière.
Le 9 juin 2026, l’Union européenne a officialisé T-MED, un programme destiné à transformer le sud de la Méditerranée en pôle majeur des énergies renouvelables, de l’hydrogène vert et des technologies propres. Derrière l’habillage technique, l’enjeu est stratégique : sécuriser pour le continent européen un approvisionnement décarboné, à ses portes, alors que la transition climatique impose de remplacer le gaz russe et de réduire la facture énergétique. Pour les trois grandes capitales du Maghreb, Alger, Tunis et Rabat, le signal est clair. L’Europe revient frapper à leur porte, non plus seulement pour acheter des hydrocarbures, mais pour bâtir les chaînes de valeur de l’après-pétrole. Encore faut-il que chacune dispose des moyens de saisir l’occasion.
Le mécanisme s’inscrit dans la longue histoire des partenariats euro-méditerranéens, mais avec une inflexion nouvelle. Là où les accords passés portaient surtout sur le commerce et la migration, T-MED met l’accent sur l’investissement industriel, le transfert de technologies et l’interconnexion électrique. L’ambition affichée par Bruxelles est de financer des appels d’offres compétitifs, de soutenir la production d’hydrogène vert par électrolyse à partir d’électricité solaire, et de poser les jalons de futurs câbles et gazoducs convertis à l’hydrogène. L’initiative prolonge la logique du Global Gateway européen, ce contre-projet aux grandes routes d’investissement chinoises, et s’adosse à des objectifs chiffrés ambitieux d’importation d’hydrogène décarboné à l’horizon 2030. Un programme de formation réunissant dix-sept pays africains à Marrakech, début juin, a d’ailleurs servi de répétition générale, autour des mécanismes d’appels d’offres dans les renouvelables. Le calendrier n’est pas neutre : il accompagne la montée en puissance des objectifs climatiques européens pour 2030 et la course mondiale aux molécules décarbonées, où l’Afrique du Nord se présente comme l’un des gisements les plus prometteurs grâce à son ensoleillement exceptionnel.
Face à ce projet, les trois pays n’avancent pas du même pas. L’Algérie arrive avec une carte singulière : un immense potentiel solaire dans le Sahara, des infrastructures gazières déjà tournées vers l’Europe via les conduites transméditerranéennes, et une longue expérience industrielle dans l’énergie portée par Sonatrach. Le Maroc, lui, mise sur une avance accumulée dans le renouvelable, avec ses grands complexes solaires et éoliens, une stratégie hydrogène structurée et une crédibilité financière qui attire déjà les investisseurs. La Tunisie, enfin, dispose d’atouts plus modestes : un réseau électrique fragile, des finances publiques sous tension et un climat des affaires incertain, qui la placent en position de demandeuse plus que de partenaire à égalité.
Pour les producteurs et les économies locales, la promesse est immense mais incertaine. L’hydrogène vert et les projets solaires de grande échelle peuvent créer des emplois, des compétences et des recettes d’exportation, à condition que la valeur ajoutée ne quitte pas le territoire. Or le risque est connu : que le Maghreb se cantonne au rôle de fournisseur d’électrons et de molécules bon marché, pendant que l’ingénierie, la fabrication des électrolyseurs et les marges restent en Europe. La crainte d’un néocolonialisme vert, où l’on exporterait le soleil africain au prix d’une eau rare consommée par l’électrolyse, traverse déjà les débats à Tunis comme à Alger. Un responsable du secteur, cité par la presse régionale, résume la prudence ambiante : la question n’est pas de produire pour l’Europe, mais de produire avec elle.
Les intermédiaires institutionnels et industriels jouent ici un rôle décisif. Sociétés nationales d’électricité, agences de régulation, fonds souverains et grands groupes européens forment l’architecture par laquelle transitera, ou non, le bénéfice de T-MED. Le Maroc a pris de l’avance en structurant des partenariats public-privé et en sécurisant le foncier de ses zones dédiées à l’hydrogène. L’Algérie, plus étatiste, devra ouvrir son économie à des montages qu’elle a longtemps tenus à distance. La Tunisie, faute de capacités d’investissement, dépendra largement des garanties et des prêts concessionnels européens, ce qui accroît son exposition aux conditions posées par les bailleurs. La même initiative produit ainsi des trajectoires divergentes selon la solidité des États qui l’accueillent.
Au fond, T-MED met à nu une asymétrie persistante. L’Union européenne avance avec un marché, des capitaux et des normes ; le Maghreb, avec une ressource naturelle et une demande de développement. Cette équation rappelle celle des hydrocarbures, mais déplacée vers le solaire et l’hydrogène. Bruxelles sécurise son avenir énergétique tout en verdissant son image ; les capitales nord-africaines espèrent capter des technologies et des emplois sans se transformer en simples annexes énergétiques du continent voisin. Les rivalités intra-maghrébines, vives entre Alger et Rabat, compliquent encore l’équation, en empêchant toute mutualisation des infrastructures qui donnerait à la région un poids de négociation collectif.
En définitive, l’initiative T-MED n’est pas seulement un programme technique ; elle redessine les rapports de force énergétiques entre les deux rives de la Méditerranée. Elle offre au Maghreb une fenêtre rare pour monter dans la chaîne de valeur de la transition, mais à la condition de négocier en bloc des contreparties industrielles, faute de quoi le soleil saharien servira surtout à éclairer l’Europe. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas maghrébin, est celle de savoir si les pays du Sud peuvent transformer leurs ressources renouvelables en levier de souveraineté plutôt qu’en nouvelle forme de dépendance. Pour Alger, Tunis et Rabat, la voie est étroite : accueillir les capitaux européens sans se laisser réduire au rang de fournisseurs, et faire de l’hydrogène un projet partagé, non un tribut payé au Nord.















