Quarante-trois morts en neuf mois : jamais l’Afrique du Sud n’avait compté autant d’assassinats politiques, selon la Global Initiative. À un mois des élections municipales du 4 novembre, le KwaZulu-Natal concentre les attaques. La violence ne vise pas l’État. Elle vise les listes, les marchés publics et ceux qui les attribuent.

Par Chioma Bennett

Le week-end des 20 et 21 juin 2026, l’Afrique du Sud ouvrait ses bureaux pour inscrire les électeurs des municipales. En deux jours, cinq personnes engagées dans la campagne ont été abattues dans quatre provinces. Ce fut, selon la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, le moment le plus sanglant d’une année qui les dépasse toutes : dans un bulletin publié le 2 octobre sous le titre « Ballots and bullets », l’organisation genevoise recense au moins 43 personnes tuées dans des assassinats politiques présumés entre le 1er janvier et le 30 septembre, pour 45 attaques. Le scrutin est fixé au 4 novembre.

La série statistique, tenue depuis 2015, donne la mesure du saut. Sur la même période de 2025, la base comptait 23 morts, presque deux fois moins. Les deux pires années complètes, 2019 et 2022, s’étaient arrêtées à 42 et 40. L’année des précédentes municipales, 2021, en avait totalisé 30. Le record est donc battu avec trois mois d’avance, et l’auteur du bulletin, Julian Rademeyer, prévient que les mois les plus risqués sont encore à venir. Juin, mois des inscriptions, a concentré 40 incidents toutes catégories confondues, dont 12 politiques. La géographie est tout aussi nette : 16 incidents au KwaZulu-Natal, 10 dans le Gauteng, 5 chacun dans le Cap-Oriental, le Nord-Ouest et le Cap-Occidental, d’après les chiffres détaillés par East Coast Radio.

Qui meurt ? Des responsables de partis, des conseillers de quartier, des membres de mouvements civiques, des chefs traditionnels. Selon le décompte repris par Africanews, treize victimes appartenaient au Congrès national africain (ANC) et huit au parti uMkhonto weSizwe, dont le KwaZulu-Natal est le bastion. L’Inkatha n’est pas épargné : The Citizen rapportait le 12 septembre le meurtre de trois de ses candidats en quelques jours, dans les municipalités d’uMlalazi, d’uMshwathi et d’Umzinyathi. Ce jour-là, le commandement provincial de la police, par la voix de Phumelele Makoba, qui en assure l’intérim, exhortait les partis à se tolérer et à concourir sans violence. Dix-huit conseillers ont été assassinés dans la province depuis le scrutin de 2021, selon le chef du gouvernement provincial cité par le même journal.

L’explication ne tient ni à l’idéologie ni à une insurrection. Rademeyer la formule sans détour au micro d’East Coast Radio : beaucoup trop de ces attaques, dit-il, sont liées à la lutte pour des positions de pouvoir dans les municipalités, lesquelles ouvrent l’accès aux appels d’offres et aux contrats. Un siège de conseiller est un salaire dans des communes où l’emploi manque ; il est surtout un droit de regard sur la commande publique locale. La violence se concentre donc en amont du vote, au moment où se décident les investitures. On ne tue pas pour gagner l’élection. On tue pour figurer sur la liste, ou pour qu’un rival n’y figure pas.

Encore faut-il des exécutants. Le bulletin décrit un marché du meurtre commandité qui déborde largement la politique : 205 assassinats ciblés toutes catégories confondues en neuf mois, dont 78 imputés au crime organisé, contre 44 sur l’ensemble de 2025, et 45 liés aux taxis collectifs. Des segments de cette industrie, écrit la Global Initiative, ont fourni armes et tireurs expérimentés aux commanditaires politiques comme criminels. Quand le même vivier de tueurs sert l’extorsion, les guerres de lignes et les rivalités de section, la frontière entre règlement de comptes et assassinat politique devient une question de classement. La base range d’ailleurs dans le crime organisé un meurtre lié à la campagne de l’Alliance démocratique au Cap.

Le contexte électoral aggrave la concurrence. Ces municipales, dont le président Cyril Ramaphosa a fixé la date le 30 avril, sont les premières depuis que l’ANC a perdu sa majorité absolue aux législatives de 2024 et formé un gouvernement d’union nationale, auquel l’Alliance démocratique participe : elle aborde pour la première fois un scrutin local en partenaire du pouvoir et non en opposante. L’ANC, lui, avait recueilli 45,6 % des voix au niveau local en 2021 ; il aborde le scrutin concurrencé de toutes parts et, au KwaZulu-Natal, sur son propre terrain. Plus de partis capables de l’emporter, ce sont plus de listes, plus de places éligibles disputées, plus de coalitions où un seul siège fait basculer un conseil. La fragmentation, saluée comme un progrès démocratique, a élargi le marché.

L’État n’est pas inerte. Les dossiers du KwaZulu-Natal sont confiés à l’équipe spéciale chargée des assassinats politiques, indiquait The Citizen, et le gouvernement a condamné fin août les meurtres de conseillers, rapportait News24. Mais condamner n’est pas dissuader. Tant que le commanditaire reste hors d’atteinte, le tireur demeure remplaçable. La Global Initiative relève d’ailleurs que la chaîne pénale figure elle-même parmi les cibles : quatorze attaques ont visé cette année des policiers, des témoins, des lanceurs d’alerte ou un avocat. Ceux qui pourraient établir qui paie sont précisément ceux que l’on fait taire.

Dans un mois, les Sud-Africains voteront un jour déclaré férié pour l’occasion. Les observateurs compteront les voix de l’ANC, de l’Alliance démocratique et de leurs rivaux, et liront dans les conseils sans majorité l’avenir de la coalition nationale. Le chiffre qui compte se trouvera ailleurs : combien de noms auront disparu des listes entre l’investiture et l’urne, et combien de conseils siégeront en sachant ce qu’a coûté une place. Une démocratie locale où l’on meurt pour un mandat de quartier n’a pas seulement un problème de protection des candidats. Elle a un problème de valeur du mandat. Tant que la commune restera le premier guichet de la rente, le bulletin et la balle continueront de voyager ensemble.