À Nairobi, le président William Ruto renonce au modèle de financement universitaire fondé sur les moyens des familles, jugé injuste, pour un système universel. Un revirement qui intervient alors que le Trésor manque ses objectifs de recettes et que la rue, portée par la Gen Z, reste mobilisée.

Par Chioma Bennett

À Nairobi, le président William Ruto vient d’acter un revirement politique de premier ordre : l’abandon du modèle de financement des universités fondé sur l’évaluation des moyens des familles, au profit d’un système universel. Introduit en 2023 pour rationaliser des bourses jugées mal ciblées, ce dispositif dit fondé sur les besoins avait suscité une contestation persistante, accusé d’exclure des milliers d’étudiants et de reposer sur des classifications opaques. En y renonçant, le chef de l’État kényan concède l’échec d’une réforme phare et cherche à désamorcer un front social qui ne faiblit pas, à deux ans de l’échéance présidentielle de 2027. Le geste, présenté comme un retour à l’équité, sonne aussi comme un aveu politique dans un pays où la jeunesse est devenue la principale force d’opposition.

Le modèle abandonné répartissait les étudiants en catégories censées refléter la capacité contributive des ménages, déterminant le montant des prêts et des bourses. Dans la pratique, de nombreuses familles s’étaient retrouvées classées dans des tranches inadaptées, sommées de payer des frais qu’elles ne pouvaient assumer, quand d’autres passaient entre les mailles du filet. Les protestations d’étudiants, les recours en justice et les mises en garde des universités publiques, déjà asphyxiées financièrement, avaient transformé une réforme technique en symbole d’injustice. Le retour à un financement universel se veut une réponse à cette colère, mais il rouvre la question, jamais tranchée, du coût réel du système. En rétablissant l’universalité, le pouvoir répond au grief d’injustice, mais transfère la difficulté du terrain de l’équité vers celui, plus redoutable, des finances publiques.

Car le revirement intervient dans un contexte budgétaire tendu. Le Trésor kényan a manqué son objectif de recettes fiscales de près de sept milliards de shillings, et la marge de manœuvre de l’État se réduit sous le poids du service de la dette. Financer l’université pour tous, sans critère de ressources, suppose des moyens que Nairobi peine à dégager. Le gouvernement se retrouve ainsi pris entre deux impératifs contradictoires : apaiser une jeunesse en colère par des gestes d’ouverture, et tenir des comptes publics scrutés par le Fonds monétaire international et les créanciers. La générosité affichée devra, tôt ou tard, trouver son financement quelque part dans le budget. Faute de quoi, la promesse risquerait de se dégrader en engagement de façade, incapable de couvrir les besoins réels des établissements.

Sur le terrain, l’enjeu dépasse la seule question des frais de scolarité. Depuis les grandes manifestations de 2024 contre la loi de finances, puis celles, réprimées, du Saba Saba en juillet, la contestation portée par la génération connectée, la Gen Z, s’est installée dans la durée. Elle mêle rejet de la fiscalité, dénonciation des violences policières et défiance envers une classe politique jugée coupée du pays réel. Le sort des étudiants, confrontés au chômage des diplômés et à la cherté de la vie, cristallise ce malaise. En cédant sur l’université, Ruto reconnaît implicitement le poids de cette rue qu’il avait d’abord voulu mater. Le pouvoir découvre qu’une génération connectée, mobile et défiante ne se laisse ni acheter par des slogans ni intimider par la matraque.

Pour les universités elles-mêmes, intermédiaires du système, le changement est à double tranchant. Beaucoup croulent sous les dettes, peinent à payer enseignants et fournisseurs, et redoutent qu’un financement universel mal doté n’aggrave leur sous-financement chronique plutôt que de le résoudre. Les responsables du secteur réclament des garanties sur les montants et le calendrier des versements de l’État, échaudés par des promesses passées non tenues. Le risque est celui d’un système gratuit sur le papier mais exsangue dans les faits, où l’égalité d’accès s’accompagnerait d’une dégradation de la qualité, au détriment des mêmes étudiants que la réforme prétend protéger. Les recteurs réclament donc, avant tout, des lignes budgétaires garanties et un calendrier de versements que l’État tiendra sans les habituels reports.

Le bras de fer dépasse les frontières kényanes. Dans une Afrique de l’Est où les jeunesses urbaines contestent de plus en plus ouvertement leurs dirigeants, du Kenya à la Tanzanie, la manière dont Nairobi gère sa contestation étudiante fait figure de test régional. Ruto, longtemps présenté comme un réformateur pro-marché soutenu par les bailleurs, apparaît désormais contraint de composer avec une exigence de justice sociale qui bouscule son logiciel initial. Chaque concession budgétaire arrachée par la rue affaiblit un peu plus le récit de rigueur qu’il tenait devant ses créanciers, sans pour autant éteindre la défiance d’une génération qui ne lui accorde plus le bénéfice du doute. De Nairobi à Dar es Salaam, les dirigeants observent, conscients qu’une contestation étudiante mal gérée peut rapidement déborder le seul champ universitaire.

En définitive, le retour au financement universitaire universel n’est pas seulement un ajustement de politique éducative ; il révèle l’étroitesse du chemin d’un pouvoir sommé de concilier orthodoxie budgétaire et paix sociale. La question qui se pose désormais, au-delà du seul Kenya, est celle de savoir comment les États est-africains, aux ressources contraintes et aux jeunesses nombreuses, financeront les attentes qu’ils suscitent sans rompre l’équilibre de leurs finances publiques. Pour Ruto, la voie est étroite : trop de rigueur nourrit la révolte, trop de concessions creuse le déficit. C’est sur cette ligne de crête que se jouera la fin de son mandat. Et au-delà de Ruto, c’est tout un modèle de développement sous contrainte des bailleurs qui se trouve mis à l’épreuve par la rue.