En désignant la banque Lazard comme conseiller sur une dette cachée de treize milliards de dollars, Dakar veut reprendre la main. Mais le marché, le FMI et les créanciers y lisent déjà le prélude d’une restructuration que le ministre Cheikh Diba continue de démentir.

Par Tunde Adeyemi

Le 16 juillet 2026, une dépêche de Reuters a suffi à électriser les salles de marché, de Londres à Abidjan : le Sénégal a discrètement retenu Lazard, la banque d’affaires spécialiste des dettes souveraines en détresse, pour le conseiller sur un passif devenu incontrôlable. À Dakar, on parle d’une simple mission d’audit et d’optimisation. Dans les faits, le choix de l’établissement qui a piloté les restructurations de la Zambie et du Ghana envoie un signal que peu d’investisseurs savent lire autrement. Depuis la révélation, à l’automne 2024, d’une dette dissimulée par l’ancien régime de Macky Sall, le pays vit sous le régime de la défiance financière.

Les chiffres donnent la mesure du vertige. L’audit commandé par le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ahmadou Al Amine Mohamed Lô a mis au jour plus de treize milliards de dollars d’engagements non déclarés, soit au-delà de vingt-cinq pour cent du produit intérieur brut. La sanction est tombée mécaniquement : le Fonds monétaire international a gelé un programme d’aide de 1,8 milliard de dollars, privant l’État de sa bouée de trésorerie au moment précis où il en avait le plus besoin. En 2026, la charge de la dette a bondi de douze pour cent, portant le service annuel à près de 5 500 milliards de francs CFA, contre 4 900 milliards initialement budgétés. Sur les marchés, les eurobonds sénégalais se négocient entre cinquante et soixante-dix centimes pour un dollar de nominal, la fourchette classique des signatures que les gérants tiennent déjà pour compromises.

Face à cette lecture, le gouvernement oppose un démenti méthodique. Cheikh Diba, ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, a réaffirmé qu’aucune restructuration n’était à l’ordre du jour et que la soutenabilité pouvait être rétablie par le seul plan d’ajustement en cours, fait d’économies budgétaires et de reprofilage prudent. La nuance est réelle : reprofiler, c’est allonger des échéances sans imposer de perte aux créanciers ; restructurer, c’est acter une décote. Entre les deux, la frontière tient autant à la technique qu’à la psychologie de marché. Or le recours à Lazard brouille précisément cette frontière, car nul ne mobilise le meilleur chirurgien des dettes souveraines pour poser un simple pansement. Les investisseurs, eux, ont tranché : ils jugent l’évitement d’une restructuration de plus en plus difficile, quels que soient les démentis officiels.

Sur le terrain, l’étranglement se lit déjà. Le gel du programme du FMI a figé des décaissements attendus par les ministères sociaux, retardé des chantiers d’infrastructure et contraint le Trésor à se financer à taux élevé sur le marché régional de l’UEMOA, au risque d’assécher la liquidité disponible pour les banques et les entreprises sénégalaises. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest observe, sans pouvoir se substituer à un ajustement souverain. Les agences de notation, qui ont dégradé la signature du pays, transforment chaque rumeur en cercle vicieux : plus la restructuration paraît probable, plus le refinancement coûte cher, et plus la restructuration devient probable.

Pour Dakar, la voie est étroite. Le pays doit rembourser environ 1,1 milliard de dollars d’eurobonds sur la période 2026-2028, dont un tiers dès cette année, sans accès au guichet du FMI et avec un coût de refinancement devenu prohibitif. Chaque mois de flou renchérit la facture et grignote la crédibilité d’un pouvoir arrivé en 2024 sur la promesse de rupture et de transparence. Le paradoxe est cruel : c’est en exhibant les turpitudes budgétaires de l’ancien régime que l’équipe au pouvoir a nourri la défiance qui l’étrangle aujourd’hui. La transparence, vertu affichée, s’est muée en prime de risque, et l’honnêteté comptable en handicap de financement.

Le précédent ghanéen hante les esprits. Accra, conseillée par Lazard, a fini par restructurer sa dette au terme de deux années éprouvantes, imposant aux détenteurs d’obligations des décotes que nul, au départ, ne voulait envisager. Le parallèle n’est pas parfait, mais il nourrit l’anticipation : les mêmes causes, une dette insoutenable et un conseiller réputé, produiraient les mêmes effets. À Dakar, l’exécutif sait que la crédibilité se construit dans la durée et se détruit en une rumeur. En choisissant la discrétion là où la clarté était attendue, il a laissé le marché écrire le récit à sa place. Or, en matière de dette souveraine, celui qui ne raconte pas son histoire se la voit imposer par ses créanciers.

À cette contrainte financière s’ajoute une contrainte politique intérieure. Le pouvoir a bâti sa légitimité sur la dénonciation des dérives de l’ère précédente et sur une exigence de reddition des comptes qui séduit une jeunesse urbaine impatiente. Toute restructuration serait interprétée par une partie de l’opinion comme un échec, quand bien même elle relèverait d’un héritage subi. La communication devient alors aussi stratégique que la négociation elle-même. Entre rassurer les Sénégalais et convaincre les marchés, le gouvernement avance sur une crête où le moindre mot de trop peut coûter des points de base.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir comment un État africain peut assainir des comptes hérités sans être aussitôt puni par des marchés qui confondent lucidité et faillite. Le Sénégal, longtemps cité en modèle de stabilité ouest-africaine, teste grandeur nature la tolérance des créanciers à la vérité budgétaire. Si Lazard finit par recommander l’inévitable, Dakar rejoindra le club fermé de Lusaka, d’Accra et d’Addis-Abeba, ces capitales pour qui la restructuration n’a pas été un choix, mais l’aveu d’une arithmétique que nul discours ne pouvait plus contredire.