Plus de 8 000 cas confirmés, près de 4 000 morts, aucun vaccin homologué contre la souche Bundibugyo : l’épidémie d’Ebola en RDC devient la deuxième de l’histoire. À Bunia, la dispersion du site de déplacés de Kigonze menace le suivi des contacts. La riposte sanitaire bute sur la guerre.

Par Éliane Moukoko

Le 27 septembre 2026, dans la zone de santé de Mandima, en Ituri, le nombre de nouveaux cas d’Ebola est passé de 9 à 25 en une seule journée, avec 20 décès enregistrés dans la communauté, loin de tout centre de traitement. Ce même jour, la République démocratique du Congo a notifié 78 nouveaux cas confirmés et 49 décès, dont 34 survenus hors des structures de soins, selon le décompte publié le 28 septembre par le site Actualite.cd. Au 26 septembre, le bilan cumulé atteignait 8 067 cas confirmés et 3 901 morts, soit une létalité de 48,4 %. Le seuil symbolique des 8 000 cas est franchi, et l’épidémie n’est pas maîtrisée.

L’ampleur du phénomène se mesure à l’aune de l’histoire. Causée par le virus Bundibugyo, une souche contre laquelle il n’existe aucun vaccin homologué, cette flambée est désormais la plus meurtrière qu’ait connue la RDC, selon ONU Info. Elle n’est dépassée à l’échelle mondiale que par l’épidémie d’Afrique de l’Ouest de 2014 à 2016, qui avait fait plus de 28 600 cas et plus de 11 000 morts. L’Organisation mondiale de la santé l’a déclarée urgence de santé publique de portée internationale dès le 17 mai 2026, en raison de sa présence en RDC et en Ouganda. Plus de quatre mois plus tard, le virus circule dans 63 zones de santé réparties sur sept provinces.

Le premier constat est géographique, et il déjoue les lectures trop rassurantes. L’Ituri concentre plus des trois quarts des cas, avec 6 155 infections et 2 834 décès. Or, entre le 31 août et le 20 septembre, les nouveaux cas y avaient reculé de 26 %, et de 15 % dans le Haut-Uele, selon les données présentées le 23 septembre par les Nations unies. Dans le même intervalle, le Nord-Kivu enregistrait une hausse de 73 %, pour atteindre 1 523 cas et 906 décès. La directrice régionale des urgences de l’OMS pour l’Afrique, Marie Roseline Belizaire, a résumé cette dynamique en soulignant que l’épidémie évoluait différemment selon les territoires. Autrement dit, l’accalmie d’un foyer ne dit rien de l’ensemble. Le rebond brutal de Mandima montre même que la décrue iturienne restait fragile.

L’extension vers Dungu, dans le Haut-Uele, près de la frontière du Soudan du Sud, ajoute un risque transfrontalier dans une région où les systèmes de santé sont exsangues. Au Nord-Kivu, la progression intervient dans des territoires où l’autorité de l’État est contestée par les groupes armés, ce qui complique l’accès des équipes de riposte.

Le deuxième constat est sécuritaire. Depuis le 20 septembre, des incidents au site de déplacés de Kigonze, à Bunia, ont poussé des milliers de personnes à fuir. Le site abritait environ 19 000 déplacés. Selon ONU Info, des opérations militaires de recherche d’armes et de membres présumés de groupes armés auraient provoqué des tirs, compromettant le caractère civil du camp. Le coordonnateur humanitaire des Nations unies en RDC s’est inquiété de départs désorganisés, conjugués à des restrictions d’accès humanitaire, qui risquent de compliquer la surveillance épidémiologique et le suivi des contacts. Dans un foyer où ce suivi atteignait 88 %, chaque famille dispersée est une chaîne de transmission potentiellement perdue.

C’est le cœur du problème : la riposte congolaise n’est pas démunie, elle est entravée. Les Nations unies recensent 1 400 lits de traitement et d’isolement dans 49 centres, et 25 laboratoires capables de réaliser 3 500 tests par jour. Ces capacités sont considérables au regard des épidémies passées. Mais elles supposent que les malades viennent à elles. Or environ un tiers des nouveaux cas ne sont détectés qu’après le décès, en dehors des centres. Les chiffres du 27 septembre, avec 34 décès communautaires sur 49, confirment que la maladie échappe encore largement au dispositif. La méfiance envers les structures sanitaires, les déplacements forcés et la peur des forces armées se conjuguent pour éloigner les patients.

Le troisième constat touche aux plus vulnérables. Chez les enfants de moins de cinq ans, la létalité dépasse 60 %, contre environ 40 % chez les adultes, selon les données onusiennes. Cet écart tient à la fragilité physiologique des jeunes patients, mais aussi à des diagnostics plus tardifs. À cela s’ajoute la confirmation d’un cas de mpox à l’épicentre de l’épidémie, signalée le week-end des 27 et 28 septembre, qui menace de disperser encore des équipes déjà saturées.

Faute de vaccin contre Bundibugyo, la stratégie repose sur les outils classiques : isolement, recherche des contacts, inhumations sécurisées, mobilisation communautaire. Ce sont précisément les outils que l’insécurité rend inopérants. Une riposte à Ebola sans vaccin est une riposte fondée sur la confiance et la continuité ; la guerre détruit l’une et l’autre.

La leçon dépasse la RDC. Depuis l’épidémie de 2018 à 2020 au Nord-Kivu, les acteurs de la santé mondiale savent qu’Ebola en zone de conflit obéit à d’autres lois qu’en zone pacifiée. Les autorités congolaises et leurs partenaires ont investi dans la détection et le traitement, avec des résultats réels en Ituri avant le rebond de Mandima. Mais aucune capacité hospitalière ne compense l’absence d’accès. Tant que les opérations militaires et la sécurisation des sites de déplacés ne seront pas pensées avec les impératifs sanitaires, chaque avancée restera réversible. Le franchissement des 8 000 cas n’est pas seulement un chiffre. C’est l’avertissement qu’une épidémie sans vaccin, dans une région sans paix, peut s’installer dans la durée, et que la frontière sud-soudanaise, désormais proche, n’arrêtera pas le virus.