Fin mai 2026, l’État camerounais annonce avoir réglé plus de 60 % d’un stock de dette flottante audité à 752 milliards de francs CFA. Derrière ce chiffre se jouent la confiance des fournisseurs, la santé des PME et la signature de Yaoundé sur le marché régional.

Le constat est tombé à la toute fin du mois de mai 2026, presque sans tambour. Sur un stock de dette flottante audité entre 2000 et 2019 et validé à 752,1 milliards de francs CFA, l’État camerounais déclare avoir réglé plus de 60 % de ses arriérés intérieurs. La Caisse autonome d’amortissement, bras financier de Yaoundé, chiffre déjà à 463,3 milliards les sommes versées aux créanciers depuis le lancement de l’opération. Pour une économie de la zone CEMAC habituée à voir l’État payer en retard ses fournisseurs, le signal n’est pas anodin. Il touche au cœur d’un mal ancien, la confiance entre la puissance publique et le tissu privé qui la fait vivre.

La dette flottante n’a rien d’abstrait. Elle recouvre les factures impayées, les restes à payer accumulés envers les entreprises ayant déjà livré une route, fourni du matériel ou exécuté un marché. Au 30 septembre 2025, ces restes à payer atteignaient encore 485,4 milliards de francs CFA, et la part salariale comme fiscale pesait lourd dans le total. Le rythme d’apurement raconte l’effort consenti, 232,9 milliards réglés en 2024, 230,4 milliards en 2025, puis l’accélération de 2026. Derrière la mécanique comptable se cache une décision politique, celle de solder un passif hérité de presque deux décennies de gestion budgétaire sous tension, pour reconstituer la crédibilité de la signature de l’État.

Le gouvernement n’avance pas à découvert. La loi de finances 2026 a autorisé un vaste programme d’emprunts, de l’ordre de 1 650 milliards de francs CFA, dont une partie explicitement fléchée vers l’apurement des restes à payer. Yaoundé combine financements de projets, appui budgétaire, tirages bancaires et émissions de titres publics sur le marché monétaire régional. L’objectif affiché est double, éteindre la dette ancienne envers les fournisseurs et financer dans le même mouvement les chantiers de développement. Le pari suppose que l’argent frais des marchés serve réellement à libérer les entreprises étranglées, et non à alimenter une simple cavalerie financière où l’on emprunte aujourd’hui pour payer les dettes d’hier.

C’est précisément là que se loge la tension. Pour les PME camerounaises, premières victimes des arriérés, chaque facture réglée vaut bouffée d’oxygène. Une entreprise de travaux publics, un fournisseur de l’administration, un sous-traitant local vivent au rythme de ces paiements, et un retard prolongé signifie des salaires différés, des banques inquiètes, parfois la faillite. L’apurement, lorsqu’il atteint le terrain, restaure la trésorerie, débloque le crédit bancaire et relance la commande. Mais le calendrier reste l’angle mort. Tant que les 40 % restants ne sont pas soldés, des centaines d’opérateurs continuent d’attendre, et la promesse d’un État payeur fiable demeure suspendue à la suite de l’opération.

Le revers du dispositif tient à sa source de financement. En réglant sa dette flottante par l’emprunt, le Cameroun déplace le problème plutôt qu’il ne l’efface. La dette intérieure du pays a grimpé autour de 12 % du produit intérieur brut, signe d’une dépendance accrue au marché domestique et aux banques locales. Le ratio d’endettement public global, ramené à 44,3 % du PIB, reste maîtrisé selon les standards régionaux, mais la charge se durcit. Yaoundé doit entamer dès 2026 le remboursement d’un crédit d’environ un milliard de dollars contracté auprès du Fonds monétaire international. Chaque franc mobilisé pour les fournisseurs d’hier est un franc qui devra être remboursé, avec intérêts, par le contribuable de demain.

L’audit lui-même mérite d’être souligné, car il marque une inflexion de méthode. En passant au crible chaque créance accumulée entre 2000 et 2019, l’État a cherché à distinguer les factures légitimes des réclamations gonflées, écartant les dossiers douteux pour ne valider que les engagements certains. Ce tri, conduit par les services du Trésor et la Caisse autonome d’amortissement, vise à assainir un passif longtemps opaque, où se mêlaient vrais fournisseurs et intermédiaires opportunistes. Pour les bailleurs internationaux, et pour le Fonds monétaire international qui suit de près la trajectoire camerounaise, cette transparence vaut presque autant que les paiements eux-mêmes. Solder ses dettes, c’est bien ; prouver que l’on sait exactement ce que l’on doit, c’est mieux, surtout au moment de retourner sur le marché lever de l’argent neuf.

La dimension régionale ajoute une contrainte. Le Cameroun pèse pour près de la moitié de l’économie de la CEMAC, et sa capacité à émettre sur le marché des titres de la zone influence l’ensemble de ses voisins. Une signature camerounaise jugée plus sûre abaisse le coût de l’argent pour tous, une signature fragilisée le renchérit. En soldant ses arriérés, Yaoundé cherche aussi à rassurer la Banque des États de l’Afrique centrale et les investisseurs régionaux, à un moment où plusieurs États de la sous-région peinent à honorer leurs propres engagements. L’opération vaut donc autant message budgétaire que geste de politique monétaire indirecte.

Reste la question qui dépasse le seul cas camerounais. Apurer une dette flottante de presque vingt ans, c’est reconnaître que l’État a longtemps fait financer son fonctionnement par ses propres fournisseurs, transformant les entreprises en créanciers involontaires. Le succès affiché de 2026 ne vaudra que s’il s’accompagne d’une discipline nouvelle, capable d’empêcher la reconstitution silencieuse des arriérés une fois les projecteurs éteints. Pour un pouvoir entré dans la longue séquence de la succession de Paul Biya, la crédibilité budgétaire devient un actif politique autant qu’économique. La vraie épreuve ne sera pas d’avoir payé soixante pour cent d’une vieille dette, mais de ne plus jamais laisser le reste s’accumuler.