En juin, la pépite sénégalaise Wave a bouclé une levée de 137 millions de dollars, la plus grosse opération fintech du continent ce mois-ci. En pleine sécheresse de capitaux, le mobile money confirme son statut de locomotive du numérique africain. Mais qui possède, et qui régule, les rails de paiement des Africains ?

Dans un marché où l’argent se fait rare, 137 millions de dollars ont un poids symbolique. C’est la somme que la société sénégalaise Wave a levée en juin, la plus importante opération de financement d’une fintech africaine ce mois-ci. Le tour de table, bouclé sous forme de dette, a tiré à lui seul une grande part des 227 millions empruntés par les jeunes pousses du continent en l’espace de quatre semaines. Sur l’ensemble du premier semestre, les startups africaines ont capté environ 1,35 milliard de dollars, en hausse de près de 78 % sur un an. Au cœur de cette résilience, un secteur domine : la finance mobile.

Wave n’est pas une inconnue. Née en 2018 dans le sillage de la société de transferts Sendwave, et installée à Dakar, l’entreprise a bâti son succès sur une idée simple : casser les prix. Là où les opérateurs facturaient des commissions lourdes, elle a imposé un tarif de transfert proche de 1 %, forçant les acteurs en place à s’aligner. En 2021, une levée de 200 millions de dollars menée par Sequoia Heritage, Stripe et Founders Fund l’avait propulsée au rang de première licorne d’Afrique francophone, valorisée 1,7 milliard de dollars. Présente au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Burkina Faso, en Gambie, en Sierra Leone et en Ouganda, elle s’est imposée comme le principal rival d’Orange Money dans l’espace UEMOA.

Le succès de Wave raconte d’abord une révolution silencieuse de l’inclusion financière. Dans une zone où une minorité d’adultes dispose d’un compte bancaire classique, le téléphone est devenu le guichet. La guerre des tarifs qu’elle a déclenchée a fait baisser le coût d’envoi d’argent pour des millions d’usagers, commerçants, migrants, petits entrepreneurs, qui vivaient jusque-là à la merci de commissions confiscatoires. En quelques années, Wave a tissé un maillage d’agents et rassemblé des dizaines de millions d’utilisateurs, prenant pied là où les agences bancaires ne s’étaient jamais aventurées. Le mobile money n’est pas un gadget : il irrigue l’économie réelle, paie les salaires informels, encaisse les récoltes, fluidifie les envois de la diaspora. La fintech ouest-africaine ne bouscule pas un marché de niche, elle bâtit l’infrastructure de paiement que les banques n’ont jamais déployée.

Le mouvement dépasse Dakar. Sur le continent, la fintech concentre désormais la majorité des financements technologiques, et les opérations de fusion-acquisition s’y multiplient. Le Nigeria, l’Égypte, le Kenya et le Sénégal forment le quatuor de tête d’un écosystème qui, en quelques années, est passé de la promesse à l’industrie. La diaspora, les bailleurs et les grands fonds y voient l’un des rares paris africains à combiner impact social et rentabilité. Que la finance numérique tire la reprise quand le capital se raréfie ailleurs en dit long sur le déplacement du centre de gravité de l’innovation africaine, des matières premières vers les services.

Le tour de table de juin dit aussi la maturité du modèle. Lever 137 millions par la dette, et non par cession de capital, signale qu’une fintech africaine peut désormais rassurer des prêteurs sur sa capacité à générer des flux réguliers. C’est une rupture après l’hiver du capital-risque qui, depuis 2022, avait asséché les financements. Mais cette bonne nouvelle a un revers. Les capitaux qui irriguent Wave, comme l’essentiel de la fintech du continent, restent largement étrangers : fonds américains, institutions de développement, prêteurs internationaux. Les rails de paiement des Africains se construisent avec l’argent des autres, et la question de savoir à qui ils appartiendront, à terme, n’a rien d’anecdotique.

C’est là que se loge l’enjeu de souveraineté. L’argent mobile est devenu une infrastructure critique, au même titre qu’un réseau électrique ou un système de télécommunications. Or sa régulation peine à suivre. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest pousse à l’interopérabilité entre opérateurs, mais la frontière reste floue entre les telcos comme Orange ou MTN, qui tiennent l’accès au réseau, et les fintechs pures qui captent l’usage. Qui détient la donnée de paiement, qui fixe les règles, qui répond d’une panne ou d’une fuite : autant de questions que la croissance fulgurante du secteur a devancées. La puissance publique court derrière l’innovation.

Le précédent kényan sert d’avertissement. M-Pesa, lancé par Safaricom, y a si bien réussi qu’il est devenu un quasi-monopole, au point d’obliger Nairobi à légiférer pour ouvrir le marché. L’Afrique de l’Ouest pourrait connaître le dilemme inverse : une concurrence vive aujourd’hui, mais nourrie par des capitaux qui attendront, un jour, leur retour. La souveraineté financière ne se mesure pas seulement au volume des transactions, mais au pouvoir de décider des conditions dans lesquelles elles s’opèrent.

La levée de Wave restera comme un marqueur : celui d’un secteur qui, contre la morosité ambiante, continue d’attirer l’argent et de transformer le quotidien de dizaines de millions d’Africains. Mais le vrai test n’est pas dans le montant. Il est dans la capacité des États ouest-africains à faire de ces tuyaux un actif national plutôt qu’une dépendance de plus. Les capitaux étrangers ne sont pas un mal en soi : ils financent une bancarisation que personne d’autre n’a voulu payer. Le risque tient à l’asymétrie, car celui qui détient les tuyaux finit par fixer les péages. La fintech a prouvé qu’elle pouvait bancariser un continent que les banques avaient ignoré. Reste à savoir si l’Afrique en possédera les rails, ou si elle se contentera d’y faire circuler son argent.